Jean Sébastien Nouveau parle des Marquises
Le musicien lyonnais Jean-Sébastien Nouveau est venu parler de son nouveau groupe, Les Marquises, dont lalbum Lost Lost Lost sort le 2 novembre prochain, à loccasion dun passage à Paris, le 6 octobre 2010.
Jean-Sébastien Nouveau nest peut-être pas le Bach des temps modernes, mais en tous cas un artiste qui fait éclater les frontières entre les arts pour, qui les estompe pour mieux créer son art, global, nouveau. Il déconstruit également limage de lartiste, pour mieux la reconstruire, au service de lart. Son univers est un dédale en trompe-loeil, un jeu de piste où il est tentant de se laisser entraîner, quitte à sy perdre... pour mieux se retrouver.
Propos recueillis par Gaylord.
Lost Lost Lost sort en novembre, est-ce un hasard, dans la mesure où cet album évoque lautomne, avec à la fois le froid, la mélancolie, et le feuillage de la forêt qui devient flamboyant ?
Ce nest pas voulu, mais ça tombe bien.
Es-tu satisfait de lalbum ?
Très satisfait. Jai réussi à faire ce que je métais fixé en tête. Une musique intense, physique, entêtante. Plus incarnée que ce que je pouvais faire avec Immune, mon précédent groupe. Moins contemplative, plus frontale. Six morceaux, cest court, cest dense, jen suis très content.
Effectivement on sent que cest condensé et dansant, très basé sur la rythmique, les batteries sont très présentes, les rythmes sont complexes et riches, quelles sont tes inspirations ?
A ce moment là jécoutais quelques morceaux en boucle. Un morceau de Can, « Vitamin C » ; Moondog ; un EP de Radiohead pas très connu, des faces B de Pyramid Song, avec deux morceaux très bien, très différents du reste de Radiohead, plus expérimentaux, influencés par le krautrock ; et Robert Wyatt.
Je les écoutais, pas tellement pour copier, mais comme influences. Une sorte de force, de singularité, quelque chose dentier, dans un territoire bien délimité. Mais pas très définissable non plus.
Linfluence krautrock est en effet assez perceptible.
On peut rapprocher les Marquises du krautrock dans lattitude plus que musicalement.
Tout ce que tu décris se ressent beaucoup dans ta musique, qui dégage quelque chose dunique.
Cest aussi dû à la voix de Jordan (ex-chanteur de Minus Story). Jaime dans la voix de Jordan ce côté très écorché, limite faux, dissonant. Il ny a pas le cerveau entre les organes et ce qui sort. Ca ne passe pas par quelque chose de réfléchi. Cest très direct. Un côté aussi coq châtré. On sent également quil veut aller au-delà de ce dont il est capable.
Comment sest faite la rencontre avec ce chanteur américain, Jordan Geiger ?
Javais acheté lalbum de Minus Story pour mon frère. Au départ je lavais perçu comme un disque de pop agréable, léger et ensoleillé. Mais en le réécoutant, je me suis rendu compte que ce nétait pas du tout ça. Une musique beaucoup plus écorchée, mélancolique et profonde que je ne le croyais.
Je lai contacté en tant que chanteur potentiel pour le disque, parmi une liste de chanteurs dans des registres différents, mais qui pouvaient être des bonnes voix pour chanter sur lalbum. Il y avait le chanteur de Crescent, celui des Tindersticks, celui de Hood
Jordan était partant. Très vite on sest mis daccord sur le principe que je lui enverrais des morceaux par fichiers et quil me renverrait les voix. Javais déjà fait les démos de tous les morceaux avec mon chant, les paroles étaient déjà écrites. Donc il interprète, uniquement.
Cest vrai que moi-même, je préfère la musique au chant, qui ne colle pas forcément à la musique, même si ça peut justement être intéressant.
Jai aussi pensé à une voix grave, un peu à la Joy Division. Mais du coup ça aurait été connoté, jaurais été inscrit dans un mouvement.
Est-ce que cette manière de travailler à distance, par Internet, nest pas un obstacle à cette force émotionnelle et physique que tu recherchais, est-ce que ça ne risquait pas de donner un côté trop cérébral à ta musique ?
Il y avait le risque quil ne soit pas dans le morceau. Dautant plus quil était absent du processus de création. Et la méthode a ses limites. Il a fallu du temps pour que jentende sa voix dans les morceaux, car il a travaillé tardivement dessus.
Pour le prochain disque jaimerais plus de rencontre entre le chant et la musique, et je ne sais pas encore si ce sera Jordan qui chantera, ou pas. Mais la distance est une chose qui me plait plutôt bien. On reste sur un registre où on ne se connaît que pour la musique. Cest peut-être plus superficiel, mais aussi plus intense. Cest comme ne pas se connaître dans une relation amoureuse, par correspondance. Jaime bien cet aspect romantique. Cest vrai que je ne sais presque rien de Jordan. On sest quand même rencontrés une fois à Lyon, car il tourne beaucoup avec Shearwater. Mais on a très peu parlé, et il nétait pas très loquace dans ses emails.
Jimagine donc quil ny aura pas de tournée ni même de concert.
Non, rien du tout. Cest trop compliqué. Personnellement, je préfère faire des disques que des concerts. Jai toujours trouvé ça un peu bizarre quun groupe fasse de la scène après le disque. Pour moi il ny a rien de choquant que des groupes ne fassent que des disques, et dautres que de la scène. Certains sont faits pour lun et pas pour lautre. Et puis il y a quand même des considérations économiques dans lidée faire une tournée après lalbum.
Il y a un enjeu financier, mais pas seulement, cest aussi une manière de faire vivre les morceaux, de les incarner, éventuellement les faire évoluer.
Je trouve ça très bien que les Beatles naient plus fait que des morceaux en studio une fois quils nont plus pu faire de scène, et ils lassumaient complètement. Sils étaient entrés en studio en pensant aux concerts, ils nauraient sans doute pas composé de la même manière. Penser à la scène en composant un album peut être un frein à la composition. Même avec mes autres groupes, je nai pas fait beaucoup de scène, et ce nétait pas très bien, on était obligés dutiliser des séquences enregistrées.
Cest vrai que certains groupes sont bien meilleurs sur scène que sur disque et inversement, pour certains lalbum nest même quun souvenir du concert.
Oui, lalbum est une photographie de la musique, un instantané.
Mais est-ce quil ny a pas, derrière cette idée de perfection, une idée de quelque chose de figé, voire mort ?
Jaime ce côté définitif. Si on a choisi cette forme, cest quon a choisi la meilleure, pas besoin de retravailler le morceau. Jaime lidée dune oeuvre finie, aboutie, à laquelle on ne touche plus. Pour moi, un disque est comme un tableau. Il existe, on laime comme il est, on ne samuse pas à le reproduire devant dautres gens.
Brian Eno fantasmait sur le fait découter un morceau qui serait en perpétuelle évolution. Mais je ne pense pas quon aimerait autant un morceau sil changeait tout le temps. On laime tel quil est, on peut y retourner, le redécouvrir, voir de nouveaux éléments à chaque fois. Je pense que les digressions autour des morceaux, comme les remixes, sont plus une manière de samuser, de tourner autour de quelque chose. Sinon, autant faire une musique improvisée, comme le jazz.
Le jazz ta-t-il influencé ?
Oui, mais en réalité jen écoute peu. Cest une musique qui me séduit davantage dans lidée de ce que cest, que pour ce que cest réellement. Jai une idée du jazz que je voudrais entendre, mais je ne lai jamais entendu vraiment. John Coltrane pourrait sen rapprocher, sur certains morceaux. Robert Wyatt aussi. Jai une idée assez précise du jazz que jaimerais entendre, un free jazz mais pop. Ce qui est séduisant dans le jazz, celui qui était fait dans la sueur, le be bop, pas le jazz aseptisé, cest laspect physique, on sent que ça transpire, ça cherche à faire sortir la musique.
Dailleurs, nest-ce pas paradoxal que dun côté tu sois aussi attiré par laspect physique, direct et spontané de la musique, et que dun autre côté tu naimes pas faire de concerts et tu aimes travailler à distance, virtuellement ?
Là où cest compliqué, cest que je ne suis pas un bon musicien. Je joue dun peu tous les instruments, mais mal. Cest pour ça que je nai jamais fait beaucoup de concerts, il faudrait que japprenne à jouer pour pouvoir faire du live. Ma musique est beaucoup faite avec des boucles. Ce qui peut paraître jazz dans ma musique est en fait le fruit du hasard, du bruit que jorganise et qui peut finir par faire penser à du jazz. Par exemple, pour le premier morceau de lalbum, on a joué à deux batteries. Jai joué un peu nimporte quoi, mais avec feeling, en improvisant, des sortes de figures. Après jai réécouté le tout, jai pris les passages qui me plaisaient, jen ai fait des boucles, et jai complété cette base avec lautre batterie qui collait. Jaime partir de ce chaos et lorganiser après.
Disons quil y a deux manières de construire une maison. Soit on est un architecte, on a davance une idée précise du résultat en calculant tous les détails, en faisant des plans, en ayant une idée des matériaux dont on a besoin et de la manière de les rassembler. On sait où on va. Soit une autre manière, qui ne se fait pas mais qui me paraît séduisante, on construit une maison alors quon ny connaît rien mais quon en a envie. En prenant ce quon aime bien, en voyant au fur et à mesure, en colmatant les brèches avec des choses quon trouve belles, en composant avec les défauts, pour finalement donner lillusion que tout est contrôlé, alors que pas du tout.
Une maison faite de bric et de broc, mais qui te ressemble.
Oui, de plus en plus je veux faire les choses par amour, par désir. Quelque chose qui touche au sentiment de tomber amoureux, de se laisser aller à être sous le charme des choses. Jessaye de procéder comme ça en musique, en réfléchissant de moins en moins, en voyant où mes intuitions me mènent, quitte à les orienter après, car il y a quand même une part de cérébral. Une sorte de naïveté, mais avec un minimum de savoir-faire. Se laisser guider par le désir, et lui faire faire confiance, et cest aussi une manière de concevoir les choses dans la vie personnelle.
Jaime beaucoup cette idée dorganiser le chaos, de mettre de lordre à ce qui serait né de manière presque aléatoire, en tous cas très spontanée, instinctive, intuitive ; et aussi, le fait de transformer des défauts en atouts.
Jouer avec les défauts est assez amusant. Par exemple, je dessine un peu. Et je trouve excitant, quand je commence un dessin, à partir dune photo, que ça foire complètement. Parce que cest là où ça devient intéressant. Le visage est beaucoup trop large, on voit les traits davant. Et ces traits, il faut bien en faire quelque chose. Alors je les colorie en rouge. Ca donne un résultat finalement plus intéressant que quand je recrée simplement la photo telle quelle est.
Te considères-tu comme un artiste de rock indé ?
Par la force des choses.
Revendiques-tu cette appartenance ?
Pas du tout. Dautant moins que ce nest pas nécessaire. Le fait davoir créé mon propre label pour me produire me fait dire quil ny en a pas besoin, ça me permet de ne pas me mettre dans une case.
Mais si jétais sur un label indé français, je pense que je clamerais un peu mon appartenance à cette écurie, jen serais fier.
Il y a une scène des années 90 qui me séduit et minspire beaucoup, avec Third Eye Foundation, Hood, Movietone, Crescent Des groupes du label Domino.
Le fait dêtre sur un label indépendant te semble-t-il garantir une réelle indépendance, est-ce synonyme de vraie liberté et vraie ouverture ?
De toute façon, il ny a quasiment pas, quasiment plus, de labels indépendants, la plupart sont des relais des majors. Pas facile de faire le tri clairement là-dedans.
On aboutit à une sorte de confusion ?
Tout ça nest pas clair en effet. Par contre, ce qui me semble assez clair, cest que quelquun qui a les moyens perd ses moyens. Un groupe sans argent ne fait pas mieux une fois quil a plus de moyens.
Ceci dit il y a par exemple U2 qui avec Achtung Baby a pris des risques. Le groupe était au sommet de son succès populaire, mais sest renouvelé, est allé presque à contre-courant de ce quil faisait, alors quil vendait énormément et aurait pu continuer à faire la même chose.
Oui, cest vrai, cest courageux. Zooropa va encore plus dans ce sens, il ny a pas de tube. Pour moi le modèle absolu dans le genre retournement de carrière, cest Talk Talk, qui faisait de la variété, de la pop synthétique, puis sort trois albums sans aucun tube, plus du tout ce quon attendait deux.
Comment vois-tu lévolution de la scène indé, et cette étiquette « indé » elle-même ?
Ca ne veut pas dire grand chose. Il y a tellement de manières de situer les choses, par rapport à un label, à une musique Ca ne me parle pas trop, la scène indé.
Ca me rappelle ladolescence, où on a envie dêtre singulier, pas comme les autres, et en même temps de faire partie dun groupe, de sy reconnaître, dêtre comme tout le monde.
Le problème aussi, cest que la musique actuelle nest pas assez définie. Les lignes ne sont pas assez franches, assez dessinées, la musique est trop diluée dans la production, les arrangements, le mixage. Les productions passées sont plus marquées. Par exemple dans les Beatles le son de batterie pète vraiment, et on entend bien chaque instrument. Aujourdhui tout est un peu noyé, sans profondeur, sans consistance, trop policé. Il y a aussi trop le désir dappartenir à une catégorie. Par exemple, dans la pop, il faut être « cool ». Dans lattitude, dans le look. Et puis, les Marquises, ça ne sonne pas indé
Pourquoi le nom Les Marquises dailleurs ?
Jai longtemps hésité avec Almaria. Je lai choisi parce que déjà cest un mot français, et qui permet de se démarquer de cette scène indé. En anglais, jai limpression que tout a été utilisé. Et trop de groupes mettent par exemple deux mots qui nont rien à voir ensemble pour paraître le plus singulier possible.
Ou des noms avec « bear » !
Oui, les noms danimaux. Cest à la mode, ça fait cool. De toute façon la musique des Marquises nest pas cool.
Et notre nom est féminin, alors que tous les membres du groupe sont des hommes.
Notre nom peut laisser présager un groupe de chanson française, ou dindus, je ne sais pas.
Les choses ne sont pas définies
Et puis, jai découvert Jacques Brel en préparant lalbum, par le morceau « Les Marquises ». Cest une chanson qui ma tout de suite marqué. Je naime pas le côté expressionniste de Brel, et là jai découvert quelque chose de très différent.
Et ensuite jai regardé ce quétaient ces Iles Marquises. Il se trouve que ce sont les îles les plus éloignées de tout continent.
Donc pour le coup un lieu avec une vraie liberté, une vraie indépendance.
Oui. On a voulu surtout définir quelque chose de nouveau. Créer un univers à part entière.
Je trouve que le nom du groupe, Les Marquises, crée doublement la surprise. Dun côté cest féminin et vous êtes des hommes, dun autre côté cest un nom français mais vous chantez en anglais.
Pour la promotion du disque javais dailleurs envie de mettre des vieilles photos en noir et blanc de membres de ma famille. Uniquement des filles. Associer mon visage à ma musique, je ne trouve pas vraiment ça nécessaire, je trouve même ça un peu lourd.
Le terme de marquise évoque aussi un contexte précieux, aristocratique, ou dandy. Est-ce voulu ?
Fatalement jy ai pensé, mais ce nest pas laspect qui me plaisait le plus. Jai failli mettre en pochette une photo en noir et blanc de femmes de la noblesse de Patrick Faigenbaun, un photographe français. Mais la famille na pas voulu laisser les droits. Et le photographe aimait beaucoup la musique des Marquises, qui lui faisait penser à du krautrock, mais pas la voix, quil trouvait horrible.
On semble tinclure dans une mouvance post-rock, est-ce que ça te paraît trop réducteur ?
Ca me semble en effet très réducteur. Pour moi le post-rock ce nest pas du tout ça. Peut-être dans les émotions, mais pas musicalement. Et puis je naime pas le jeu des classements en registres. Je pourrais peut-être me rapprocher du groupe Hood, en moins pop. Il faudrait peut-être inventer le terme post-pop Mais je ne sais pas si cest une bonne chose dinventer un nouveau terme de classement. Pas facile ce jeu des étiquettes
Jaime beaucoup le post-rock. Mais le post-rock pur et dur à la Mogwai, Slint ou Tortoise ma toujours un peu emmerdé. Une musique mélancolique mais trop marquée, avec des rythmes très froids, sans justement ce côté jazz qui fourmille, où il y a de lespace. Cest une architecture trop cadrée.
Cest peut-être dailleurs parce que cest aussi rigide et formaté que le genre tourne en rond depuis longtemps ?
Oui, ça marche par petites phrases mathématiques.
On va quand même continuer à jouer un peu avec les étiquettes, en passant du post-rock au post-punk. As-tu des affinités avec des groupes de lépoque post-punk et new wave ?
Par exemple ? Ca ne me parle pas du tout ce terme de post-punk.
Des groupes comme Joy Division ou The Cure par exemple.
Ah ! The Cure est un des groupes que jai le plus écouté quand jétais adolescent, jétais très fan. Jaime toutes leurs périodes, autant pop comme « Inbetween Days » ou « Just Like Heaven » que leur période Pornography ou Faith.
Dailleurs Cure, à cette période, cest presque du post-rock. Cest vrai que cest de la new wave, mais on peut aussi laborder sous cet angle.
Bien sûr ! Le but de la new wave, du post-punk, était aussi dêtre anti-rock tout en faisant du rock, de briser ou retourner les clichés du rock, est-ce que cette démarche te parle ?
Le jeu de guitare de Robert Smith a quand même influencé beaucoup de monde, surtout dans le post-rock, comme Mogwai. Ces petites mélodies qui senchevêtrent, cest typiquement post-rock. Même si cest de la cold wave. Mais je ne me retrouve pas trop dans cette froideur tournée vers le gothique, tournée vers la mort, le macabre, la fin du monde.
En tous cas je ne midentifie pas trop à un rocker. Mais je ne cherche pas à réagir à un mouvement ou à me situer par rapport à quelque chose. Cette démarche ne me parle pas trop, même si historiquement ça se comprend. Mais aujourdhui je me sens totalement libre de faire ce que je veux sans midentifier à un mouvement. Je midentifie dailleurs plus à des morceaux quà des mouvements ou des groupes. Par exemple jadore un morceau des Beatles, « Tomorrow Never Knows ». Cest un morceau qui déclare quelque chose, qui a un parti-pris, comme une déclaration dintention.
Comme un manifeste ?
Exactement, un manifeste. Jaime les chansons qui sont des manifestes.
Et Joy Division ?
Je nai écouté que tardivement, à 20 ans. Il y a un morceau que jaime, « Heart And Soul ». Mais je trouve le reste assez chiant. Je trouve ça très bien dans lattitude, jaime lidée de la musique de Joy Division, mais concrètement cest monotone. Ce nest habité quoccasionnellement, il y a un cran qui na pas été dépassé. Quand la rythmique se met en place, cest bien, mais ensuite ça ne décolle pas, il ny a pas le truc qui fait quon va dans le mur.
Cest un point de vue qui se défend. Si je comprends bien, dans ta manière de parler par exemple de Joy Division ou du jazz, tu tinspires plus de lesprit que de la lettre, du fond que de la forme ?
Oui, lidée que je men fais est plus importante que ce que cest réellement.
Dailleurs, par exemple, les descriptions de disques dans les chroniques mintéressent, mais quand jécoute le disque ça ne correspond pas du tout à ce qui est écrit. Je me dis après coup que cette musique, telle quelle est décrite, il faudrait la faire.
Qui est cette peintre, Sarah Gamble, qui a illustré lalbum des Marquises ?
Javais affiché chez moi la pochette dun album en vinyle que jaime beaucoup, du groupe Windsor For The Derby, un tableau de Sarah Gamble. Mais je naime pas trop la musique, seulement la pochette. Je me suis renseigné sur la peintre, et jai repéré un tableau qui me plaisait vraiment. Je lai contactée. Elle a peint un tableau pour la pochette de lalbum, mais ça ne collait pas aussi bien que la peinture en question. Elle a ensuite été daccord pour que je lutilise.
Deux autres visuels vont être utilisés.
Et un DVD va sortir, avec les vidéos des six morceaux du disque, faites par six vidéastes différents. Lunique contrainte était dutiliser la bichromie. La pochette du disque reprend les six couleurs secondaires. Donc, pour les vidéos, il y a six morceaux, six couleurs secondaires différentes, reprenant les couleurs de la pochette. Elles vont toutes bien ensemble.
Jai aussi demandé à des groupes de faire des remixes des morceaux. Un album en téléchargement gratuit va sortir, avec une autre pochette, une autre peinture de Sarah Gamble. Lidée est de créer un univers pour les Marquises, qui sont plurielles.
Mon but sera ensuite de faire un coffret qui réunira le tout. Ce serait une édition limitée, et sérigraphiée. Idéalement ça pourrait sortir pour Noël. Mais pas sûr que ce soit prêt à temps.
Avec aussi peut-être un livre, une nouvelle écrite par mon frère qui a beaucoup écouté le disque, une histoire basée sur lalbum, se passant sur une île.
Une unité dans la diversité. Et on retrouve cette idée de contrastes tranchés et de dualité. La pochette ne correspondant pas à ce que tu attendais de la musique du disque fait aussi penser aux chroniques qui ny correspondent pas non plus. Il y a un imaginaire, un potentiel, un virtuel, pas réalisés, dont on peut faire quelque chose, je trouve ça très intéressant.
Jaime construire avec des idées opposées. On a un terrain, on fixe des bornes à chaque extrémité, et on compose avec. Une ficelle se tend entre ces deux extrêmes, et on peut faire quelque chose avec cette tension.
Les remixes, le DVD, le visuel, voire le livre, seraient une manière de faire vivre lalbum, autre que faire de la scène ?
Voilà, je voudrais prolonger la durée de vie de lalbum. On pourrait aussi organiser une soirée pour projeter le DVD, avec un concert du groupe Recorded Home, et une autre avec du cinéma expérimental. Jaimerais faire ça dans plusieurs villes de France. Pour Lyon, il y a une soirée prévue, dans une petite librairie.
Qui est cet artiste américain, Henry Darger, qui a inspiré lalbum Lost Lost Lost des Marquises ?
Henry Darger était quelquun de très troublé, apparemment handicapé mental. Il était fasciné par lannonce de catastrophes naturelles, ou par la guerre civile américaine.
Il était balayeur et na jamais montré son oeuvre à personne. Elle na été découverte quaprès sa mort, par les propriétaires de lappartement quil louait, passionnés dart.
Jai découvert son oeuvre dans un musée dart brut à Lausanne, sans connaître le peintre. Une pièce lui était consacrée, qui ma fait occulter tout le reste. Des grands formats horizontaux, très larges, des grandes bandes de papier. Au départ ça semble un monde naïf et idyllique, des petites filles dans la nature avec des fleurs et des papillons. Mais certaines ont des cornes, des queues, ou des sexes masculins. Et quand on rentre plus dans les tableaux, cest encore plus trouble. On voit des petites phrases comme « je crois quils vont venir », ou « il faut faire attention ». Et on voit tout au fond des espèces de cow-boys avec des lassos. Et sur dautres peintures on les voit massacrer des petites filles. Quelque chose de très fort
Il y a de toute façon tout un jeu de pistes avec Lost Lost Lost. Cest le nom dun film de Jonas Mekas, un cinéaste expérimental lituanien émigré aux Etats-Unis. Je nai dailleurs jamais vu ce film. Mais jen ai vu un autre, son premier film, inspiré du livre de lécrivain Thoreau. Il a beaucoup filmé la Factory et lentourage dAndy Warhol. Lost Lost Lost est un film sur son déracinement.
Cest aussi le titre dun livre de Faulkner, mais que je nai jamais lu. Et « This Carnival Of Lights », un des titres de lalbum, vient de « Carnival Of Lights », un morceau des Beatles qui a été enregistré lors dun festival, mais jamais retrouvé, et dont on annonce régulièrement la publication, qui na jamais lieu.
Le titre me fait penser à une chanson de Nico, « Evening Of Light », et ta musique me rappelle un peu sa trilogie avec John Cale. Cest une chanteuse que tu as écouté ?
Jai écouté Desertshore. Et aussi Chelsea Girls. Jaime beaucoup.
Peux-tu parler de ton label ?
Je lai créé pour publier ce que je fais. Javais au départ démarché des labels, mais jai fini par préférer tout faire moi-même. Je ne sais pas si je vais rentrer dans mes frais. Si ça marche, je pourrais peut-être publier dautres groupes.
Je suis soutenu par le label Monopsone Records, auquel je tiens à rendre hommage. Fabriquer un disque nest pas un problème, le plus dur est de le distribuer. Et ils mont proposé de distribuer lalbum, par leur catalogue, gratuitement, ce qui est adorable. Et en plus ils se chargent de la promotion.
Mon label sappelle Lost Recordings. Cest lidée de disques perdus. Jétais parti dans lidée de faire croire que javais créé ce label pour publier des disques perdus et retrouvés, qui seraient passés pour des rééditions, en prétendant que je nétais pas lauteur de ces disques. Mais je ne lai finalement pas fait, lidée est marrante mais un peu trop mégalo.
Est-ce quune suite à lalbum est envisagée ?
Oui, Les Marquises est davantage un collectif, sans configuration fixe, je suis un peu comme le réalisateur dun film, qui coordonne une équipe. Et léquipe est ouverte à tout le monde.
Jaimerais une collaboration où on compose et écrive des choses en commun, quon crée des lignes de chant, pas que le chanteur soit un simple interprète. Reste à voir si ce sera Jordan, et de quelle manière si cest le cas.
Jaimerais aussi quil y ait le même batteur, il joue vraiment très bien, cest pourtant rare que japprécie particulièrement les batteurs. Et je souhaiterais que mon frère, avec qui jai déjà fait un peu de musique avec Immune, participe au prochain album. Jaimerais également collaborer avec des trompettistes et un violoniste.
Mais jai un peu peur de ne pas faire aussi bien par la suite. En tous cas ne pas aller plus loin. Il faudrait donc changer de direction
Ce nest pas voulu, mais ça tombe bien.
Es-tu satisfait de lalbum ?
Très satisfait. Jai réussi à faire ce que je métais fixé en tête. Une musique intense, physique, entêtante. Plus incarnée que ce que je pouvais faire avec Immune, mon précédent groupe. Moins contemplative, plus frontale. Six morceaux, cest court, cest dense, jen suis très content.
Effectivement on sent que cest condensé et dansant, très basé sur la rythmique, les batteries sont très présentes, les rythmes sont complexes et riches, quelles sont tes inspirations ?
A ce moment là jécoutais quelques morceaux en boucle. Un morceau de Can, « Vitamin C » ; Moondog ; un EP de Radiohead pas très connu, des faces B de Pyramid Song, avec deux morceaux très bien, très différents du reste de Radiohead, plus expérimentaux, influencés par le krautrock ; et Robert Wyatt.
Je les écoutais, pas tellement pour copier, mais comme influences. Une sorte de force, de singularité, quelque chose dentier, dans un territoire bien délimité. Mais pas très définissable non plus.
Linfluence krautrock est en effet assez perceptible.
On peut rapprocher les Marquises du krautrock dans lattitude plus que musicalement.
Tout ce que tu décris se ressent beaucoup dans ta musique, qui dégage quelque chose dunique.
Cest aussi dû à la voix de Jordan (ex-chanteur de Minus Story). Jaime dans la voix de Jordan ce côté très écorché, limite faux, dissonant. Il ny a pas le cerveau entre les organes et ce qui sort. Ca ne passe pas par quelque chose de réfléchi. Cest très direct. Un côté aussi coq châtré. On sent également quil veut aller au-delà de ce dont il est capable.
Comment sest faite la rencontre avec ce chanteur américain, Jordan Geiger ?
Javais acheté lalbum de Minus Story pour mon frère. Au départ je lavais perçu comme un disque de pop agréable, léger et ensoleillé. Mais en le réécoutant, je me suis rendu compte que ce nétait pas du tout ça. Une musique beaucoup plus écorchée, mélancolique et profonde que je ne le croyais.
Je lai contacté en tant que chanteur potentiel pour le disque, parmi une liste de chanteurs dans des registres différents, mais qui pouvaient être des bonnes voix pour chanter sur lalbum. Il y avait le chanteur de Crescent, celui des Tindersticks, celui de Hood
Jordan était partant. Très vite on sest mis daccord sur le principe que je lui enverrais des morceaux par fichiers et quil me renverrait les voix. Javais déjà fait les démos de tous les morceaux avec mon chant, les paroles étaient déjà écrites. Donc il interprète, uniquement.
Cest vrai que moi-même, je préfère la musique au chant, qui ne colle pas forcément à la musique, même si ça peut justement être intéressant.
Jai aussi pensé à une voix grave, un peu à la Joy Division. Mais du coup ça aurait été connoté, jaurais été inscrit dans un mouvement.
Est-ce que cette manière de travailler à distance, par Internet, nest pas un obstacle à cette force émotionnelle et physique que tu recherchais, est-ce que ça ne risquait pas de donner un côté trop cérébral à ta musique ?
Il y avait le risque quil ne soit pas dans le morceau. Dautant plus quil était absent du processus de création. Et la méthode a ses limites. Il a fallu du temps pour que jentende sa voix dans les morceaux, car il a travaillé tardivement dessus.
Pour le prochain disque jaimerais plus de rencontre entre le chant et la musique, et je ne sais pas encore si ce sera Jordan qui chantera, ou pas. Mais la distance est une chose qui me plait plutôt bien. On reste sur un registre où on ne se connaît que pour la musique. Cest peut-être plus superficiel, mais aussi plus intense. Cest comme ne pas se connaître dans une relation amoureuse, par correspondance. Jaime bien cet aspect romantique. Cest vrai que je ne sais presque rien de Jordan. On sest quand même rencontrés une fois à Lyon, car il tourne beaucoup avec Shearwater. Mais on a très peu parlé, et il nétait pas très loquace dans ses emails.
Jimagine donc quil ny aura pas de tournée ni même de concert.
Non, rien du tout. Cest trop compliqué. Personnellement, je préfère faire des disques que des concerts. Jai toujours trouvé ça un peu bizarre quun groupe fasse de la scène après le disque. Pour moi il ny a rien de choquant que des groupes ne fassent que des disques, et dautres que de la scène. Certains sont faits pour lun et pas pour lautre. Et puis il y a quand même des considérations économiques dans lidée faire une tournée après lalbum.
Il y a un enjeu financier, mais pas seulement, cest aussi une manière de faire vivre les morceaux, de les incarner, éventuellement les faire évoluer.
Je trouve ça très bien que les Beatles naient plus fait que des morceaux en studio une fois quils nont plus pu faire de scène, et ils lassumaient complètement. Sils étaient entrés en studio en pensant aux concerts, ils nauraient sans doute pas composé de la même manière. Penser à la scène en composant un album peut être un frein à la composition. Même avec mes autres groupes, je nai pas fait beaucoup de scène, et ce nétait pas très bien, on était obligés dutiliser des séquences enregistrées.
Cest vrai que certains groupes sont bien meilleurs sur scène que sur disque et inversement, pour certains lalbum nest même quun souvenir du concert.
Oui, lalbum est une photographie de la musique, un instantané.
Mais est-ce quil ny a pas, derrière cette idée de perfection, une idée de quelque chose de figé, voire mort ?
Jaime ce côté définitif. Si on a choisi cette forme, cest quon a choisi la meilleure, pas besoin de retravailler le morceau. Jaime lidée dune oeuvre finie, aboutie, à laquelle on ne touche plus. Pour moi, un disque est comme un tableau. Il existe, on laime comme il est, on ne samuse pas à le reproduire devant dautres gens.
Brian Eno fantasmait sur le fait découter un morceau qui serait en perpétuelle évolution. Mais je ne pense pas quon aimerait autant un morceau sil changeait tout le temps. On laime tel quil est, on peut y retourner, le redécouvrir, voir de nouveaux éléments à chaque fois. Je pense que les digressions autour des morceaux, comme les remixes, sont plus une manière de samuser, de tourner autour de quelque chose. Sinon, autant faire une musique improvisée, comme le jazz.
Le jazz ta-t-il influencé ?
Oui, mais en réalité jen écoute peu. Cest une musique qui me séduit davantage dans lidée de ce que cest, que pour ce que cest réellement. Jai une idée du jazz que je voudrais entendre, mais je ne lai jamais entendu vraiment. John Coltrane pourrait sen rapprocher, sur certains morceaux. Robert Wyatt aussi. Jai une idée assez précise du jazz que jaimerais entendre, un free jazz mais pop. Ce qui est séduisant dans le jazz, celui qui était fait dans la sueur, le be bop, pas le jazz aseptisé, cest laspect physique, on sent que ça transpire, ça cherche à faire sortir la musique.
Dailleurs, nest-ce pas paradoxal que dun côté tu sois aussi attiré par laspect physique, direct et spontané de la musique, et que dun autre côté tu naimes pas faire de concerts et tu aimes travailler à distance, virtuellement ?
Là où cest compliqué, cest que je ne suis pas un bon musicien. Je joue dun peu tous les instruments, mais mal. Cest pour ça que je nai jamais fait beaucoup de concerts, il faudrait que japprenne à jouer pour pouvoir faire du live. Ma musique est beaucoup faite avec des boucles. Ce qui peut paraître jazz dans ma musique est en fait le fruit du hasard, du bruit que jorganise et qui peut finir par faire penser à du jazz. Par exemple, pour le premier morceau de lalbum, on a joué à deux batteries. Jai joué un peu nimporte quoi, mais avec feeling, en improvisant, des sortes de figures. Après jai réécouté le tout, jai pris les passages qui me plaisaient, jen ai fait des boucles, et jai complété cette base avec lautre batterie qui collait. Jaime partir de ce chaos et lorganiser après.
Disons quil y a deux manières de construire une maison. Soit on est un architecte, on a davance une idée précise du résultat en calculant tous les détails, en faisant des plans, en ayant une idée des matériaux dont on a besoin et de la manière de les rassembler. On sait où on va. Soit une autre manière, qui ne se fait pas mais qui me paraît séduisante, on construit une maison alors quon ny connaît rien mais quon en a envie. En prenant ce quon aime bien, en voyant au fur et à mesure, en colmatant les brèches avec des choses quon trouve belles, en composant avec les défauts, pour finalement donner lillusion que tout est contrôlé, alors que pas du tout.
Une maison faite de bric et de broc, mais qui te ressemble.
Oui, de plus en plus je veux faire les choses par amour, par désir. Quelque chose qui touche au sentiment de tomber amoureux, de se laisser aller à être sous le charme des choses. Jessaye de procéder comme ça en musique, en réfléchissant de moins en moins, en voyant où mes intuitions me mènent, quitte à les orienter après, car il y a quand même une part de cérébral. Une sorte de naïveté, mais avec un minimum de savoir-faire. Se laisser guider par le désir, et lui faire faire confiance, et cest aussi une manière de concevoir les choses dans la vie personnelle.
Jaime beaucoup cette idée dorganiser le chaos, de mettre de lordre à ce qui serait né de manière presque aléatoire, en tous cas très spontanée, instinctive, intuitive ; et aussi, le fait de transformer des défauts en atouts.
Jouer avec les défauts est assez amusant. Par exemple, je dessine un peu. Et je trouve excitant, quand je commence un dessin, à partir dune photo, que ça foire complètement. Parce que cest là où ça devient intéressant. Le visage est beaucoup trop large, on voit les traits davant. Et ces traits, il faut bien en faire quelque chose. Alors je les colorie en rouge. Ca donne un résultat finalement plus intéressant que quand je recrée simplement la photo telle quelle est.
Te considères-tu comme un artiste de rock indé ?
Par la force des choses.
Revendiques-tu cette appartenance ?
Pas du tout. Dautant moins que ce nest pas nécessaire. Le fait davoir créé mon propre label pour me produire me fait dire quil ny en a pas besoin, ça me permet de ne pas me mettre dans une case.
Mais si jétais sur un label indé français, je pense que je clamerais un peu mon appartenance à cette écurie, jen serais fier.
Il y a une scène des années 90 qui me séduit et minspire beaucoup, avec Third Eye Foundation, Hood, Movietone, Crescent Des groupes du label Domino.
Le fait dêtre sur un label indépendant te semble-t-il garantir une réelle indépendance, est-ce synonyme de vraie liberté et vraie ouverture ?
De toute façon, il ny a quasiment pas, quasiment plus, de labels indépendants, la plupart sont des relais des majors. Pas facile de faire le tri clairement là-dedans.
On aboutit à une sorte de confusion ?
Tout ça nest pas clair en effet. Par contre, ce qui me semble assez clair, cest que quelquun qui a les moyens perd ses moyens. Un groupe sans argent ne fait pas mieux une fois quil a plus de moyens.
Ceci dit il y a par exemple U2 qui avec Achtung Baby a pris des risques. Le groupe était au sommet de son succès populaire, mais sest renouvelé, est allé presque à contre-courant de ce quil faisait, alors quil vendait énormément et aurait pu continuer à faire la même chose.
Oui, cest vrai, cest courageux. Zooropa va encore plus dans ce sens, il ny a pas de tube. Pour moi le modèle absolu dans le genre retournement de carrière, cest Talk Talk, qui faisait de la variété, de la pop synthétique, puis sort trois albums sans aucun tube, plus du tout ce quon attendait deux.
Comment vois-tu lévolution de la scène indé, et cette étiquette « indé » elle-même ?
Ca ne veut pas dire grand chose. Il y a tellement de manières de situer les choses, par rapport à un label, à une musique Ca ne me parle pas trop, la scène indé.
Ca me rappelle ladolescence, où on a envie dêtre singulier, pas comme les autres, et en même temps de faire partie dun groupe, de sy reconnaître, dêtre comme tout le monde.
Le problème aussi, cest que la musique actuelle nest pas assez définie. Les lignes ne sont pas assez franches, assez dessinées, la musique est trop diluée dans la production, les arrangements, le mixage. Les productions passées sont plus marquées. Par exemple dans les Beatles le son de batterie pète vraiment, et on entend bien chaque instrument. Aujourdhui tout est un peu noyé, sans profondeur, sans consistance, trop policé. Il y a aussi trop le désir dappartenir à une catégorie. Par exemple, dans la pop, il faut être « cool ». Dans lattitude, dans le look. Et puis, les Marquises, ça ne sonne pas indé
Pourquoi le nom Les Marquises dailleurs ?
Jai longtemps hésité avec Almaria. Je lai choisi parce que déjà cest un mot français, et qui permet de se démarquer de cette scène indé. En anglais, jai limpression que tout a été utilisé. Et trop de groupes mettent par exemple deux mots qui nont rien à voir ensemble pour paraître le plus singulier possible.
Ou des noms avec « bear » !
Oui, les noms danimaux. Cest à la mode, ça fait cool. De toute façon la musique des Marquises nest pas cool.
Et notre nom est féminin, alors que tous les membres du groupe sont des hommes.
Notre nom peut laisser présager un groupe de chanson française, ou dindus, je ne sais pas.
Les choses ne sont pas définies
Et puis, jai découvert Jacques Brel en préparant lalbum, par le morceau « Les Marquises ». Cest une chanson qui ma tout de suite marqué. Je naime pas le côté expressionniste de Brel, et là jai découvert quelque chose de très différent.
Et ensuite jai regardé ce quétaient ces Iles Marquises. Il se trouve que ce sont les îles les plus éloignées de tout continent.
Donc pour le coup un lieu avec une vraie liberté, une vraie indépendance.
Oui. On a voulu surtout définir quelque chose de nouveau. Créer un univers à part entière.
Je trouve que le nom du groupe, Les Marquises, crée doublement la surprise. Dun côté cest féminin et vous êtes des hommes, dun autre côté cest un nom français mais vous chantez en anglais.
Pour la promotion du disque javais dailleurs envie de mettre des vieilles photos en noir et blanc de membres de ma famille. Uniquement des filles. Associer mon visage à ma musique, je ne trouve pas vraiment ça nécessaire, je trouve même ça un peu lourd.
Le terme de marquise évoque aussi un contexte précieux, aristocratique, ou dandy. Est-ce voulu ?
Fatalement jy ai pensé, mais ce nest pas laspect qui me plaisait le plus. Jai failli mettre en pochette une photo en noir et blanc de femmes de la noblesse de Patrick Faigenbaun, un photographe français. Mais la famille na pas voulu laisser les droits. Et le photographe aimait beaucoup la musique des Marquises, qui lui faisait penser à du krautrock, mais pas la voix, quil trouvait horrible.
On semble tinclure dans une mouvance post-rock, est-ce que ça te paraît trop réducteur ?
Ca me semble en effet très réducteur. Pour moi le post-rock ce nest pas du tout ça. Peut-être dans les émotions, mais pas musicalement. Et puis je naime pas le jeu des classements en registres. Je pourrais peut-être me rapprocher du groupe Hood, en moins pop. Il faudrait peut-être inventer le terme post-pop Mais je ne sais pas si cest une bonne chose dinventer un nouveau terme de classement. Pas facile ce jeu des étiquettes
Jaime beaucoup le post-rock. Mais le post-rock pur et dur à la Mogwai, Slint ou Tortoise ma toujours un peu emmerdé. Une musique mélancolique mais trop marquée, avec des rythmes très froids, sans justement ce côté jazz qui fourmille, où il y a de lespace. Cest une architecture trop cadrée.
Cest peut-être dailleurs parce que cest aussi rigide et formaté que le genre tourne en rond depuis longtemps ?
Oui, ça marche par petites phrases mathématiques.
On va quand même continuer à jouer un peu avec les étiquettes, en passant du post-rock au post-punk. As-tu des affinités avec des groupes de lépoque post-punk et new wave ?
Par exemple ? Ca ne me parle pas du tout ce terme de post-punk.
Des groupes comme Joy Division ou The Cure par exemple.
Ah ! The Cure est un des groupes que jai le plus écouté quand jétais adolescent, jétais très fan. Jaime toutes leurs périodes, autant pop comme « Inbetween Days » ou « Just Like Heaven » que leur période Pornography ou Faith.
Dailleurs Cure, à cette période, cest presque du post-rock. Cest vrai que cest de la new wave, mais on peut aussi laborder sous cet angle.
Bien sûr ! Le but de la new wave, du post-punk, était aussi dêtre anti-rock tout en faisant du rock, de briser ou retourner les clichés du rock, est-ce que cette démarche te parle ?
Le jeu de guitare de Robert Smith a quand même influencé beaucoup de monde, surtout dans le post-rock, comme Mogwai. Ces petites mélodies qui senchevêtrent, cest typiquement post-rock. Même si cest de la cold wave. Mais je ne me retrouve pas trop dans cette froideur tournée vers le gothique, tournée vers la mort, le macabre, la fin du monde.
En tous cas je ne midentifie pas trop à un rocker. Mais je ne cherche pas à réagir à un mouvement ou à me situer par rapport à quelque chose. Cette démarche ne me parle pas trop, même si historiquement ça se comprend. Mais aujourdhui je me sens totalement libre de faire ce que je veux sans midentifier à un mouvement. Je midentifie dailleurs plus à des morceaux quà des mouvements ou des groupes. Par exemple jadore un morceau des Beatles, « Tomorrow Never Knows ». Cest un morceau qui déclare quelque chose, qui a un parti-pris, comme une déclaration dintention.
Comme un manifeste ?
Exactement, un manifeste. Jaime les chansons qui sont des manifestes.
Et Joy Division ?
Je nai écouté que tardivement, à 20 ans. Il y a un morceau que jaime, « Heart And Soul ». Mais je trouve le reste assez chiant. Je trouve ça très bien dans lattitude, jaime lidée de la musique de Joy Division, mais concrètement cest monotone. Ce nest habité quoccasionnellement, il y a un cran qui na pas été dépassé. Quand la rythmique se met en place, cest bien, mais ensuite ça ne décolle pas, il ny a pas le truc qui fait quon va dans le mur.
Cest un point de vue qui se défend. Si je comprends bien, dans ta manière de parler par exemple de Joy Division ou du jazz, tu tinspires plus de lesprit que de la lettre, du fond que de la forme ?
Oui, lidée que je men fais est plus importante que ce que cest réellement.
Dailleurs, par exemple, les descriptions de disques dans les chroniques mintéressent, mais quand jécoute le disque ça ne correspond pas du tout à ce qui est écrit. Je me dis après coup que cette musique, telle quelle est décrite, il faudrait la faire.
Qui est cette peintre, Sarah Gamble, qui a illustré lalbum des Marquises ?
Javais affiché chez moi la pochette dun album en vinyle que jaime beaucoup, du groupe Windsor For The Derby, un tableau de Sarah Gamble. Mais je naime pas trop la musique, seulement la pochette. Je me suis renseigné sur la peintre, et jai repéré un tableau qui me plaisait vraiment. Je lai contactée. Elle a peint un tableau pour la pochette de lalbum, mais ça ne collait pas aussi bien que la peinture en question. Elle a ensuite été daccord pour que je lutilise.
Deux autres visuels vont être utilisés.
Et un DVD va sortir, avec les vidéos des six morceaux du disque, faites par six vidéastes différents. Lunique contrainte était dutiliser la bichromie. La pochette du disque reprend les six couleurs secondaires. Donc, pour les vidéos, il y a six morceaux, six couleurs secondaires différentes, reprenant les couleurs de la pochette. Elles vont toutes bien ensemble.
Jai aussi demandé à des groupes de faire des remixes des morceaux. Un album en téléchargement gratuit va sortir, avec une autre pochette, une autre peinture de Sarah Gamble. Lidée est de créer un univers pour les Marquises, qui sont plurielles.
Mon but sera ensuite de faire un coffret qui réunira le tout. Ce serait une édition limitée, et sérigraphiée. Idéalement ça pourrait sortir pour Noël. Mais pas sûr que ce soit prêt à temps.
Avec aussi peut-être un livre, une nouvelle écrite par mon frère qui a beaucoup écouté le disque, une histoire basée sur lalbum, se passant sur une île.
Une unité dans la diversité. Et on retrouve cette idée de contrastes tranchés et de dualité. La pochette ne correspondant pas à ce que tu attendais de la musique du disque fait aussi penser aux chroniques qui ny correspondent pas non plus. Il y a un imaginaire, un potentiel, un virtuel, pas réalisés, dont on peut faire quelque chose, je trouve ça très intéressant.
Jaime construire avec des idées opposées. On a un terrain, on fixe des bornes à chaque extrémité, et on compose avec. Une ficelle se tend entre ces deux extrêmes, et on peut faire quelque chose avec cette tension.
Les remixes, le DVD, le visuel, voire le livre, seraient une manière de faire vivre lalbum, autre que faire de la scène ?
Voilà, je voudrais prolonger la durée de vie de lalbum. On pourrait aussi organiser une soirée pour projeter le DVD, avec un concert du groupe Recorded Home, et une autre avec du cinéma expérimental. Jaimerais faire ça dans plusieurs villes de France. Pour Lyon, il y a une soirée prévue, dans une petite librairie.
Qui est cet artiste américain, Henry Darger, qui a inspiré lalbum Lost Lost Lost des Marquises ?
Henry Darger était quelquun de très troublé, apparemment handicapé mental. Il était fasciné par lannonce de catastrophes naturelles, ou par la guerre civile américaine.
Il était balayeur et na jamais montré son oeuvre à personne. Elle na été découverte quaprès sa mort, par les propriétaires de lappartement quil louait, passionnés dart.
Jai découvert son oeuvre dans un musée dart brut à Lausanne, sans connaître le peintre. Une pièce lui était consacrée, qui ma fait occulter tout le reste. Des grands formats horizontaux, très larges, des grandes bandes de papier. Au départ ça semble un monde naïf et idyllique, des petites filles dans la nature avec des fleurs et des papillons. Mais certaines ont des cornes, des queues, ou des sexes masculins. Et quand on rentre plus dans les tableaux, cest encore plus trouble. On voit des petites phrases comme « je crois quils vont venir », ou « il faut faire attention ». Et on voit tout au fond des espèces de cow-boys avec des lassos. Et sur dautres peintures on les voit massacrer des petites filles. Quelque chose de très fort
Il y a de toute façon tout un jeu de pistes avec Lost Lost Lost. Cest le nom dun film de Jonas Mekas, un cinéaste expérimental lituanien émigré aux Etats-Unis. Je nai dailleurs jamais vu ce film. Mais jen ai vu un autre, son premier film, inspiré du livre de lécrivain Thoreau. Il a beaucoup filmé la Factory et lentourage dAndy Warhol. Lost Lost Lost est un film sur son déracinement.
Cest aussi le titre dun livre de Faulkner, mais que je nai jamais lu. Et « This Carnival Of Lights », un des titres de lalbum, vient de « Carnival Of Lights », un morceau des Beatles qui a été enregistré lors dun festival, mais jamais retrouvé, et dont on annonce régulièrement la publication, qui na jamais lieu.
Le titre me fait penser à une chanson de Nico, « Evening Of Light », et ta musique me rappelle un peu sa trilogie avec John Cale. Cest une chanteuse que tu as écouté ?
Jai écouté Desertshore. Et aussi Chelsea Girls. Jaime beaucoup.
Peux-tu parler de ton label ?
Je lai créé pour publier ce que je fais. Javais au départ démarché des labels, mais jai fini par préférer tout faire moi-même. Je ne sais pas si je vais rentrer dans mes frais. Si ça marche, je pourrais peut-être publier dautres groupes.
Je suis soutenu par le label Monopsone Records, auquel je tiens à rendre hommage. Fabriquer un disque nest pas un problème, le plus dur est de le distribuer. Et ils mont proposé de distribuer lalbum, par leur catalogue, gratuitement, ce qui est adorable. Et en plus ils se chargent de la promotion.
Mon label sappelle Lost Recordings. Cest lidée de disques perdus. Jétais parti dans lidée de faire croire que javais créé ce label pour publier des disques perdus et retrouvés, qui seraient passés pour des rééditions, en prétendant que je nétais pas lauteur de ces disques. Mais je ne lai finalement pas fait, lidée est marrante mais un peu trop mégalo.
Est-ce quune suite à lalbum est envisagée ?
Oui, Les Marquises est davantage un collectif, sans configuration fixe, je suis un peu comme le réalisateur dun film, qui coordonne une équipe. Et léquipe est ouverte à tout le monde.
Jaimerais une collaboration où on compose et écrive des choses en commun, quon crée des lignes de chant, pas que le chanteur soit un simple interprète. Reste à voir si ce sera Jordan, et de quelle manière si cest le cas.
Jaimerais aussi quil y ait le même batteur, il joue vraiment très bien, cest pourtant rare que japprécie particulièrement les batteurs. Et je souhaiterais que mon frère, avec qui jai déjà fait un peu de musique avec Immune, participe au prochain album. Jaimerais également collaborer avec des trompettistes et un violoniste.
Mais jai un peu peur de ne pas faire aussi bien par la suite. En tous cas ne pas aller plus loin. Il faudrait donc changer de direction