Parfois ce qui est blanc peut devenir noir en passant par le gris, ça change
Laetitia Sadier, moitié de Stereolab et leader de Monade, a accepté de répondre à quelques questions. Rendez-vous en un beau samedi après-midi, au Walrus excellent disquaire dont la collection fait rêver, autour dune limonade artisanale à la figue. La chanteuse se prépare à jouer un concert en début de soirée ; elle offre le portrait amical dune artiste affable, enjouée et bavarde !
Interview menée par Wazoo
-Je vous ai vu au concert de Neutral Milk Hotel le 25 mai au Trianon, vous y faisiez la première partie, et j'ai été notamment marqué par la façon dont vous présentiez vos morceaux : un peu ambiguë, parfois c'était une vanne, parfois une piste de réflexion, parfois un peu des deux, en somme on ne savait pas trop sur quel pied danser. Cette ambiguïté m'a renvoyé à la façon que vous avez, dans vos disques, d'envelopper des messages forts dans un écrin musical le plus souvent très doux. Est-ce conscient de votre part ?
-C'est intéressant ce que vous dites, parce que c'est vrai ; on me dit souvent que je suis comme ça, les gens n'arrivent pas à dire "est-ce que c'était une blague ? est-ce que c'est sérieux ?", on me dit que je fais du quatrième degré. Moi je ne me rends pas nécessairement compte, c'est pas du tout quelque chose que je programme de faire ; c'est comme ça, c'est moi ! Peut-être aussi simplement que les choses ne sont souvent pas telles qu'elles semblent l'être, qu'il y a des profondeurs, des complexités. Peut-être qu'on est trop dans un monde soit noir, soit blanc, tu sais ce monde manichéen, à l'américaine Je pense que la réalité est vraiment faite de toute une palette de gris, il n'y a rarement que du noir, ou que du blanc, parfois ce qui est blanc peut devenir noir en passant par le gris, ça change ! C'est transient, je ne sais pas si ça se dit en français mais oui, c'est comme ça que je ressens les choses !
-D'ailleurs ça me renvoie à une autre question que je me posais ; est-ce que vous pensez d'abord au message que vous voulez donner à vos chansons dans le processus de composition, ou bien est-ce la musique qui vient en premier ? Y a-t-il une règle stricte ?
-Lun nexclut pas lautre ! Il ny a pas de hiérarchie non plus. Comme souvent jai pu le voir faire, où des gens privilégiaient la musique souvent les garçons jai limpression, et où les paroles sont quelque chose de complètement accessoire, on sen fout un peu, de toute façon tout le monde nécoute pas les paroles. Donc non, pour moi cest une opportunité, et un travail de longue haleine dailleurs. Parce que je me souviens de mon premier album (Socialisme et Barbarie, de Monade), quand je me concentrais sur la musique (enfin !), javais prêté tellement dattention à faire la musique parce que, aussi enregistrer de la musique cest toute une entreprise, ça ne se fait pas clac comme ça : « tiens lalbum il est prêt ! », cest beaucoup de travail, un travail qui sapprend : comment faire tenir toutes ces pistes, ces idées ensemble ? Donc au début, je me souviens très clairement et très consciemment avoir mis beaucoup dénergie dans la musique, et cest vrai que les paroles Dailleurs le projet était parti de lidée que jattendais Alex, mon fils, et on lui a offert un livre de comptine (il nétait pas encore né) ; je me suis dit « tiens, je vais mettre une comptine par jour en musique ! » Et en fait jai fait ça pendant 7 jours, jai fait 7 chansons. Alors là cétaient des paroles que je mettais en musique. Cest la première et dernière fois que jai fait ça, je regrette maintenant, parce que jai pris le mauvais pli de dabord faire la musique et ensuite de faire squizzer les paroles dans les mélodies, et je trouve quil y avait une liberté dapporter dabord les paroles. Cest plus difficile, parce que tu as moins de contrôle, mais la chanson va être plus libre tu vois ? Cest assez étrange comme phénomène ! Cest plus de risques, plus de vulnérabilité, parce quon a moins de contrôle sur la musique. Ca je crois que cest un truc de garçon, ils aiment bien les ordinateurs parce que subitement là ils peuvent tout bien contrôler ! Les trucs plus volatiles dans la réalité cest pas tout a fait ça ! Bon pardon je fais un peu la guéguerre aux garçons, mais je suis un peu comme ça aussi, puisque finalement jai plutôt tendance à dabord faire la musique, et ça cest dommage, mais bon. Cest quand même des grandes entreprises. En tout cas pour moi cest pas « facile » de faire un album, on se jette un peu dans un truc immense, où effectivement il faut que tout, de la première chanson créée à la pochette, que tout soit en adéquation.
-Oui, que ça forme un tout cohérent, sinon ce nest quune collection de chansons.
-Voilà. Mais après généralement les choses se mettent ensemble hein ! Même si on peut aller très loin ça je lai appris avec Stereolab, quand on allait à Chicago enregistrer, on se disait : « Ouais ! On va vraiment se trouver un autre son, on va être complètement différents, on va pas se reconnaître ! », puis on rentrait chez nous et « ah ben en fait cest encore nous ». Jai appris que finalement même si tu vas très loin pour téchapper, tu te retrouves toujours en face de toi, quoi quil en soit. Donc je nai pas vraiment peur de légarement, cest pas un danger.
-Je repensais à votre engagement politique, vos positions personnelles, que vous arrivez à tenir avec les années, notamment sur une chanson de votre disque (« The Scene Of The Lie »), où vous faites une diatribe contre la société du spectacle ; est-ce que ça vous a déjà valu des ennuis dans votre carrière ? Est-ce que ça vous a fermé des portes ?
-Jespère pas ! (rires) Non, jusquici non. Parfois jai peur de me prendre un truc dans la gueule, parce que je sais que ça énerve les gens quand on dit des choses trop près de la réalité, où ça frotte trop sur leur peau. Mais de façon générale je vois bien que les gens sont daccord et se rendent de plus en plus compte de létat actuel général, de toute cette manipulation aberrante et nauséabonde quon nous fait subir.
-Il faut juste un porte-parole pour le dire ?
-Oui mais cest bien ; il faut articuler ces choses-là, dans le sens « articulate » ; une idée que tu vas articuler pour quelle ait un sens que tu peux afficher et affirmer. Il faut faire ça, parce quévidemment tous les messages médiatiques vont à lencontre de cette réalité, puisquils ne veulent pas de la réalité. Ils ne veulent que de lédulcoré et du mensonger. Il est important que quelquun fasse ce travail darticulation.
-Oui, ça me fait penser à une chanson du groupe Future of the Left (« Singing of the Bonesaws »), une parodie dun présentateur de la BBC qui présente cette société qui nous dit constamment que nous sommes « excités » ; que tout est incroyable, fantastique et ça permet de faire passer des choses en loucedé
Laetitia : et cest pas du tout fantastique. Par exemple lexploitation Moi je vois autour de moi et cest ça lidée centrale du disque je pense et moi incluse, et vous aussi je suis à peu près sure : on travaille plus, et on gagne moins. Ça résonne, non ? Mais où va largent ? Alors quil y a des groupes très marginaux dans la société qui, eux, senrichissent de manière phénoménale ; on ne peut même pas imaginer lampleur de leur richesse tellement ils sont richissimes ! Alors que cela se produise cest bien normal, il y aura toujours des gens pour sen mettre plein les fouilles à en faire péter leur compte en banque. Ce qui nest pas normal, cest que nous on soit là ; à faire du sleepwalking, à marcher en dormant. Tout en étant très stressés, très sollicités, en ayant des journées qui passent très vite, et sans prendre action Prendre position, déjà ! Alors que font les gens ? Et ben ils vont voter Marine Le Pen, ils vont dire « et bah nous on va se séparer » comme les écossais, des choses sans rapport. Non, au contraire ! Il faut sunir, trouver un projet commun. Et ça, il nen est même pas question, et pour moi cest quand même une évidence quil faut quon arrive à sentendre au moins un minimum. Mais les gens ont tellement peur de ne pas sentendre Et cest dailleurs là quen est la gauche aujourdhui ; elle ne sentend pas. Et cest aujourdhui que les gens votent Marine Le Pen, parce que la gauche nous a abandonné. Puis nous on ne prend pas non plus la gauche, on ne sorganise pas. Alors il y a quand même des petits groupes, comme la « nouvelle donne » je crois ? Bon, ce que je souhaite maintenant cest un vraiment mouvement populaire, cest quelque chose quil faut construire aussi. Et ça se construit en passant par la conscience ; quand vraiment il y a un moment où labsurdité et linjustice sont tellement exposées que tu te dis : non, là je ne peux plus ne rien faire, me voiler la face, continuer à faire mon Facebook, ou regarder la télé, ou je ne sais pas ce que font les gens !
-Et cette prise de conscience, cest le rôle que vous vous donnez en tant quartiste ?
-Oh ben ça fait vachement prétentieux, non ? (rires) Je suis madame conscience, appelez-moi madame conscience !
-Mais ça peut être un but vers lequel vous tendez ?
-Mais oui, bien sûr ! Sans vouloir être super prétentieuse, ou ce que tu veux, oui. Mais ce travail je le fais pour moi, en tout premier lieu, parce que vraiment : je ne suis pas madame conscience ! Si je me laissais faire je serais avec une bouteille de vin sur mon canapé à regarder des films toute la journée, si javais eu le choix. Mais non, la vie en veut autrement. Et peut-être quon a chacun, un purpose, quelque chose pour lequel on est fait particulièrement, sur cette planète, puisquon est tous uniques. Et cest le thème dune de mes chansons dailleurs ("Echo Port"), en français, sur le fait quon est tous uniques et quon a tous quelque chose à faire ici qui est particulier, qui est en adéquation avec le tout, mais qui nest pas exclusif du tout. Et par déduction, ce système qui nous met en concurrence les uns par rapport aux autres aussi, est stupide. Cest absurde, de vouloir nous mettre en compétition ; cest une fabrication sociale et non, je pense, une réalité humaine profonde.
-Je vais vous ré-embêter sur la musique : quant à la transition entre Stereolab et votre carrière solo. Quest-ce que ça vous a apporté de devenir une artiste solo ? Plus de liberté ? Est-ce que ça a été une transition hyper naturelle ?
-Ouais, tout ça, tas répondu à la question ! Oui, ça sest fait très naturellement. Quand Tim (Gane) a décidé quon devrait arrêter un peu, jai décidé daller faire mon chiatsu puisque jétudiais le chiatsu, et puis jai signé à Facebook. Là des gens mont invité, mont dit « ouais, viens chanter, etc » Alors javais quand même toutes mes chansons de Monade, tu vois, mais je jouais vraiment très mal de la guitare, je navais pas cette expérience de jouer en solo et déjà les gens minvitaient Jallais pas leur dire « ah non, sorry, je ne joue pas bien de la guitare ». En plus on minvitait en Grèce, au Portugal, en Belgique, au Brésil, au Chili, jallais pas dire non enfin ! Jy suis allé un peu comme ça, quoi. Et puis par ailleurs le publisher, léditeur ma donné une somme dargent pour enregistrer mon prochain disque (The Trip). Tu vois, jai rien demandé ; on ma donné une somme dargent ! Je me suis dit aussi, là il faut y aller, il faut écouter le seigneur, écouter lUnivers ! Il y avait aussi eu ce grand malheur dans ma famille, qui faisait que javais envie décrire des chansons, dexprimer toute ma douleur quelque part Donc voilà, ça sest fait comme ça. Et puis la cerise sur le gâteau cétait quon avait fait une tournée avec Richard Swift avec Stereolab ; Richard Swift faisait la première partie et Monade la première première partie. Ce qui fait que cétaient des journées très difficiles pour moi de faire Monade, puis davoir Richard, puis ensuite Sterolab ça faisait des journées très longues, jétais assez traumatisée. Je préférais que ce soit avec Monade, puis Stereolab et pas avec Richard au milieu. Enfin bref, javais quand même demandé à Richard de venir faire notre première partie, mais jétais tellement prise dans mon traumatisme que jai pas parlé à Richard Swift de toute la tournée sauf le dernier jour, où on sest fait une promenade et on sest vaguement dit quon travaillerait ensemble un jour. Bref, plusieurs mois se passent et voilà Richard Swift qui vient jouer à Londres. Dans la salle, le bassiste joue sa première note et cette première note jai été touchée, ça ma fait un effet dingue, ça a résonné partout, il est génial ce mec ! Enfin tout ça pour dire que quand le concert se termine, il descend de scène, il vient tout droit vers moi, me tend la main en disant : « Hey ! Jentends dire quon va travailler ensemble, que tu vas travailler avec Richard, and I want to be part of that project ! » Et là si tu veux, cétait : bon bah, il va bien falloir que je fasse ce disque parce que je veux vraiment travailler avec ce gars, il est trop génial ! Et effectivement, il a joué sur les morceaux quon avait enregistrés chez Richard.
-Du coup, il est resté dans votre équipe de musicien ?
-Non non, il habite à Seattle et puis il joue dans plein dautres groupes, mais il sétait impliqué. Et cest un grand bassiste, donc si un jour jai besoin dun bassiste comme ça ; oui bien sûr je ferai appel à lui ! (U.K. Matthews)
-Justement, à propos des musiciens qui ont travaillé avec vous. Puisque vous abordez énormément de styles différents sur vos albums ; comment faites-vous pour trouver de tels musiciens ? Viennent-ils deux-mêmes en disant « je veux travailler avec Laetitia Sadier » ?
-Mais tu sais généralement ça se passe aussi naturellement ; comme ce gars qui vient vers moi et qui me dit : je veux travailler, et que je venais dentendre. Oui, clairement jai appris à faire confiance à lUnivers
-Trouver son pouls ? (Référence à un morceau de Silencio ! : « Find Me The Pulse Of The Universe », humour)
-(Rires) Mais oui, des fois ! Oui, cest exactement ça ; après jai mes chouchous comme Emma (Emmanuel Mario), jaime bien travailler avec Julien Gasc qui a joué dailleurs hier soir au Buzz, boulevard de Belleville : Julien et les Gasquettes. Il na pas pris part au dernier album par contre. Il y a mon ami David Thayer, qui a beaucoup de claviers chez lui des vieux claviers quil récupère. Après cest chouette de demander à Armelle Pioline ; cest elle qui a proposé : « tu sais, si tu veux des voix, que je te mette des petits claviers quelque part. Je lui ai donné une chanson, elle a fait ses parties. Il y a Mocke aussi, lautre moitié de Holden avec Armelle, je sais pas si tu connais ; je suis sure que joublie des gens mais voilà après tu demandes à des amis ! Comme sur lautre album (Silencio !) javais demandé à Sam Prekop de faire de lélectronique. Donc cest loccasion ! Parce quau final ton album nest jamais fini, et puis la vie est riche, elle amène son lot chaque jour.
-Et ça sentend dailleurs : la production est toujours hyper riche, avec des sons partout ; ça doit refléter ça, le fait que vous confiez vos morceaux à des gens pour quils fassent leur petit partie dessus, pour former au final un grand agrégat !
Laetitia : Ouais, cest comme ça que ça se passe. Il faut avoir confiance en fait, cest ce que jen déduis. Cest ma grande déduction !
-Javais lu dans une interview que vous aviez donnée à Quietus qui vous aviez été pas mal dérangée par la pression quon vous avait mise pour lécriture des morceaux. Est-ce que cétait plus libre pour Something Shines ?
-Ah mais cest moi qui me mettais la pression ! Parce que Tim écrivait toujours dans lurgence et donc je faisais pareil. Après si tu veux ce sont des habitudes, dont il faut se débarrasser pour essayer davoir dautres effets. Là justement pour Something Shines je ne voulais pas me mettre la pression. Mais cest vrai que je marche mieux avec ; parce quil y avait des moments où jattendais, jattendais Mais rien ne se passe !
-Est-ce que vous avez, pour vos projets futurs, des gens avec qui vous voulez travailler, ou inversement ?
-Je vais travailler avec Helado Negro en mars, cest un américain ; je vais travailler avec Adrian Young en janvier. Ce sont des gens qui mont proposé et à qui jai dit oui. Moi jaimerais bien travailler avec Beck, mais cest un peu comme ça, un rêve, parce que je suis sûr quil doit être très cher. Peut-être très chiant aussi ! (rires) Jen sais rien. Mais bon cest un mec qui me fascine. Cest marrant, je suis pas fan de Beck, de ses disques, à part Sea Change cest tellement beau ! Jaime bien ses string arrangements. Sinon comme ça je sais pas
-Jai vu quen parallèle sortait un album dun nouveau projet : Little Tornados, il nous reste un peu de temps, vous pourriez men toucher un mot ? -Alors brièvement cest un ami (David Thayer), qui ma demandé si je voulais jouer de la basse et faire des back-ups. Moi ça mintéressait parce que jaime bien faire des lignes de la basse, et je voulais aussi apprendre à en jouer. On a, en fait, fait nos albums au même moment, et donc ils sortent en même temps. Jai peut-être guidé un peu aussi, parfois, cétait son premier album. Parce que cest quelquun qui faisait de la musique électronique ; ça sappelait Xeno Volcano.
-Enfin, puisque vous faites un concert ici juste après, et en repensant au concert que jai vu au Trianon ; quel type de salle préférez-vous ? Une salle plutôt intime ou ?
-Oh ben le Trianon moi ça me va ! (rires) Cest magnifique comme salle. Je prends ce quon me donne. Et puis il y a jouer en groupe ou en solo. En solo je mentends mieux, cest plus cool, en groupe il y a plus dénergie, de puissance, cest plus riche. On ne peut pas vraiment comparer !
Lintervieweuse suivante est arrivée, le temps de conseiller à Laetitia Sadier de passer à Lille de temps à autre et cest fini pour cette fois. On ne repartira pas sans un disque sous le bras
-C'est intéressant ce que vous dites, parce que c'est vrai ; on me dit souvent que je suis comme ça, les gens n'arrivent pas à dire "est-ce que c'était une blague ? est-ce que c'est sérieux ?", on me dit que je fais du quatrième degré. Moi je ne me rends pas nécessairement compte, c'est pas du tout quelque chose que je programme de faire ; c'est comme ça, c'est moi ! Peut-être aussi simplement que les choses ne sont souvent pas telles qu'elles semblent l'être, qu'il y a des profondeurs, des complexités. Peut-être qu'on est trop dans un monde soit noir, soit blanc, tu sais ce monde manichéen, à l'américaine Je pense que la réalité est vraiment faite de toute une palette de gris, il n'y a rarement que du noir, ou que du blanc, parfois ce qui est blanc peut devenir noir en passant par le gris, ça change ! C'est transient, je ne sais pas si ça se dit en français mais oui, c'est comme ça que je ressens les choses !
-D'ailleurs ça me renvoie à une autre question que je me posais ; est-ce que vous pensez d'abord au message que vous voulez donner à vos chansons dans le processus de composition, ou bien est-ce la musique qui vient en premier ? Y a-t-il une règle stricte ?
-Lun nexclut pas lautre ! Il ny a pas de hiérarchie non plus. Comme souvent jai pu le voir faire, où des gens privilégiaient la musique souvent les garçons jai limpression, et où les paroles sont quelque chose de complètement accessoire, on sen fout un peu, de toute façon tout le monde nécoute pas les paroles. Donc non, pour moi cest une opportunité, et un travail de longue haleine dailleurs. Parce que je me souviens de mon premier album (Socialisme et Barbarie, de Monade), quand je me concentrais sur la musique (enfin !), javais prêté tellement dattention à faire la musique parce que, aussi enregistrer de la musique cest toute une entreprise, ça ne se fait pas clac comme ça : « tiens lalbum il est prêt ! », cest beaucoup de travail, un travail qui sapprend : comment faire tenir toutes ces pistes, ces idées ensemble ? Donc au début, je me souviens très clairement et très consciemment avoir mis beaucoup dénergie dans la musique, et cest vrai que les paroles Dailleurs le projet était parti de lidée que jattendais Alex, mon fils, et on lui a offert un livre de comptine (il nétait pas encore né) ; je me suis dit « tiens, je vais mettre une comptine par jour en musique ! » Et en fait jai fait ça pendant 7 jours, jai fait 7 chansons. Alors là cétaient des paroles que je mettais en musique. Cest la première et dernière fois que jai fait ça, je regrette maintenant, parce que jai pris le mauvais pli de dabord faire la musique et ensuite de faire squizzer les paroles dans les mélodies, et je trouve quil y avait une liberté dapporter dabord les paroles. Cest plus difficile, parce que tu as moins de contrôle, mais la chanson va être plus libre tu vois ? Cest assez étrange comme phénomène ! Cest plus de risques, plus de vulnérabilité, parce quon a moins de contrôle sur la musique. Ca je crois que cest un truc de garçon, ils aiment bien les ordinateurs parce que subitement là ils peuvent tout bien contrôler ! Les trucs plus volatiles dans la réalité cest pas tout a fait ça ! Bon pardon je fais un peu la guéguerre aux garçons, mais je suis un peu comme ça aussi, puisque finalement jai plutôt tendance à dabord faire la musique, et ça cest dommage, mais bon. Cest quand même des grandes entreprises. En tout cas pour moi cest pas « facile » de faire un album, on se jette un peu dans un truc immense, où effectivement il faut que tout, de la première chanson créée à la pochette, que tout soit en adéquation.
-Oui, que ça forme un tout cohérent, sinon ce nest quune collection de chansons.
-Voilà. Mais après généralement les choses se mettent ensemble hein ! Même si on peut aller très loin ça je lai appris avec Stereolab, quand on allait à Chicago enregistrer, on se disait : « Ouais ! On va vraiment se trouver un autre son, on va être complètement différents, on va pas se reconnaître ! », puis on rentrait chez nous et « ah ben en fait cest encore nous ». Jai appris que finalement même si tu vas très loin pour téchapper, tu te retrouves toujours en face de toi, quoi quil en soit. Donc je nai pas vraiment peur de légarement, cest pas un danger.
-Je repensais à votre engagement politique, vos positions personnelles, que vous arrivez à tenir avec les années, notamment sur une chanson de votre disque (« The Scene Of The Lie »), où vous faites une diatribe contre la société du spectacle ; est-ce que ça vous a déjà valu des ennuis dans votre carrière ? Est-ce que ça vous a fermé des portes ?
-Jespère pas ! (rires) Non, jusquici non. Parfois jai peur de me prendre un truc dans la gueule, parce que je sais que ça énerve les gens quand on dit des choses trop près de la réalité, où ça frotte trop sur leur peau. Mais de façon générale je vois bien que les gens sont daccord et se rendent de plus en plus compte de létat actuel général, de toute cette manipulation aberrante et nauséabonde quon nous fait subir.
-Il faut juste un porte-parole pour le dire ?
-Oui mais cest bien ; il faut articuler ces choses-là, dans le sens « articulate » ; une idée que tu vas articuler pour quelle ait un sens que tu peux afficher et affirmer. Il faut faire ça, parce quévidemment tous les messages médiatiques vont à lencontre de cette réalité, puisquils ne veulent pas de la réalité. Ils ne veulent que de lédulcoré et du mensonger. Il est important que quelquun fasse ce travail darticulation.
-Oui, ça me fait penser à une chanson du groupe Future of the Left (« Singing of the Bonesaws »), une parodie dun présentateur de la BBC qui présente cette société qui nous dit constamment que nous sommes « excités » ; que tout est incroyable, fantastique et ça permet de faire passer des choses en loucedé
Laetitia : et cest pas du tout fantastique. Par exemple lexploitation Moi je vois autour de moi et cest ça lidée centrale du disque je pense et moi incluse, et vous aussi je suis à peu près sure : on travaille plus, et on gagne moins. Ça résonne, non ? Mais où va largent ? Alors quil y a des groupes très marginaux dans la société qui, eux, senrichissent de manière phénoménale ; on ne peut même pas imaginer lampleur de leur richesse tellement ils sont richissimes ! Alors que cela se produise cest bien normal, il y aura toujours des gens pour sen mettre plein les fouilles à en faire péter leur compte en banque. Ce qui nest pas normal, cest que nous on soit là ; à faire du sleepwalking, à marcher en dormant. Tout en étant très stressés, très sollicités, en ayant des journées qui passent très vite, et sans prendre action Prendre position, déjà ! Alors que font les gens ? Et ben ils vont voter Marine Le Pen, ils vont dire « et bah nous on va se séparer » comme les écossais, des choses sans rapport. Non, au contraire ! Il faut sunir, trouver un projet commun. Et ça, il nen est même pas question, et pour moi cest quand même une évidence quil faut quon arrive à sentendre au moins un minimum. Mais les gens ont tellement peur de ne pas sentendre Et cest dailleurs là quen est la gauche aujourdhui ; elle ne sentend pas. Et cest aujourdhui que les gens votent Marine Le Pen, parce que la gauche nous a abandonné. Puis nous on ne prend pas non plus la gauche, on ne sorganise pas. Alors il y a quand même des petits groupes, comme la « nouvelle donne » je crois ? Bon, ce que je souhaite maintenant cest un vraiment mouvement populaire, cest quelque chose quil faut construire aussi. Et ça se construit en passant par la conscience ; quand vraiment il y a un moment où labsurdité et linjustice sont tellement exposées que tu te dis : non, là je ne peux plus ne rien faire, me voiler la face, continuer à faire mon Facebook, ou regarder la télé, ou je ne sais pas ce que font les gens !
-Et cette prise de conscience, cest le rôle que vous vous donnez en tant quartiste ?
-Oh ben ça fait vachement prétentieux, non ? (rires) Je suis madame conscience, appelez-moi madame conscience !
-Mais ça peut être un but vers lequel vous tendez ?
-Mais oui, bien sûr ! Sans vouloir être super prétentieuse, ou ce que tu veux, oui. Mais ce travail je le fais pour moi, en tout premier lieu, parce que vraiment : je ne suis pas madame conscience ! Si je me laissais faire je serais avec une bouteille de vin sur mon canapé à regarder des films toute la journée, si javais eu le choix. Mais non, la vie en veut autrement. Et peut-être quon a chacun, un purpose, quelque chose pour lequel on est fait particulièrement, sur cette planète, puisquon est tous uniques. Et cest le thème dune de mes chansons dailleurs ("Echo Port"), en français, sur le fait quon est tous uniques et quon a tous quelque chose à faire ici qui est particulier, qui est en adéquation avec le tout, mais qui nest pas exclusif du tout. Et par déduction, ce système qui nous met en concurrence les uns par rapport aux autres aussi, est stupide. Cest absurde, de vouloir nous mettre en compétition ; cest une fabrication sociale et non, je pense, une réalité humaine profonde.
-Je vais vous ré-embêter sur la musique : quant à la transition entre Stereolab et votre carrière solo. Quest-ce que ça vous a apporté de devenir une artiste solo ? Plus de liberté ? Est-ce que ça a été une transition hyper naturelle ?
-Ouais, tout ça, tas répondu à la question ! Oui, ça sest fait très naturellement. Quand Tim (Gane) a décidé quon devrait arrêter un peu, jai décidé daller faire mon chiatsu puisque jétudiais le chiatsu, et puis jai signé à Facebook. Là des gens mont invité, mont dit « ouais, viens chanter, etc » Alors javais quand même toutes mes chansons de Monade, tu vois, mais je jouais vraiment très mal de la guitare, je navais pas cette expérience de jouer en solo et déjà les gens minvitaient Jallais pas leur dire « ah non, sorry, je ne joue pas bien de la guitare ». En plus on minvitait en Grèce, au Portugal, en Belgique, au Brésil, au Chili, jallais pas dire non enfin ! Jy suis allé un peu comme ça, quoi. Et puis par ailleurs le publisher, léditeur ma donné une somme dargent pour enregistrer mon prochain disque (The Trip). Tu vois, jai rien demandé ; on ma donné une somme dargent ! Je me suis dit aussi, là il faut y aller, il faut écouter le seigneur, écouter lUnivers ! Il y avait aussi eu ce grand malheur dans ma famille, qui faisait que javais envie décrire des chansons, dexprimer toute ma douleur quelque part Donc voilà, ça sest fait comme ça. Et puis la cerise sur le gâteau cétait quon avait fait une tournée avec Richard Swift avec Stereolab ; Richard Swift faisait la première partie et Monade la première première partie. Ce qui fait que cétaient des journées très difficiles pour moi de faire Monade, puis davoir Richard, puis ensuite Sterolab ça faisait des journées très longues, jétais assez traumatisée. Je préférais que ce soit avec Monade, puis Stereolab et pas avec Richard au milieu. Enfin bref, javais quand même demandé à Richard de venir faire notre première partie, mais jétais tellement prise dans mon traumatisme que jai pas parlé à Richard Swift de toute la tournée sauf le dernier jour, où on sest fait une promenade et on sest vaguement dit quon travaillerait ensemble un jour. Bref, plusieurs mois se passent et voilà Richard Swift qui vient jouer à Londres. Dans la salle, le bassiste joue sa première note et cette première note jai été touchée, ça ma fait un effet dingue, ça a résonné partout, il est génial ce mec ! Enfin tout ça pour dire que quand le concert se termine, il descend de scène, il vient tout droit vers moi, me tend la main en disant : « Hey ! Jentends dire quon va travailler ensemble, que tu vas travailler avec Richard, and I want to be part of that project ! » Et là si tu veux, cétait : bon bah, il va bien falloir que je fasse ce disque parce que je veux vraiment travailler avec ce gars, il est trop génial ! Et effectivement, il a joué sur les morceaux quon avait enregistrés chez Richard.
-Du coup, il est resté dans votre équipe de musicien ?
-Non non, il habite à Seattle et puis il joue dans plein dautres groupes, mais il sétait impliqué. Et cest un grand bassiste, donc si un jour jai besoin dun bassiste comme ça ; oui bien sûr je ferai appel à lui ! (U.K. Matthews)
-Justement, à propos des musiciens qui ont travaillé avec vous. Puisque vous abordez énormément de styles différents sur vos albums ; comment faites-vous pour trouver de tels musiciens ? Viennent-ils deux-mêmes en disant « je veux travailler avec Laetitia Sadier » ?
-Mais tu sais généralement ça se passe aussi naturellement ; comme ce gars qui vient vers moi et qui me dit : je veux travailler, et que je venais dentendre. Oui, clairement jai appris à faire confiance à lUnivers
-Trouver son pouls ? (Référence à un morceau de Silencio ! : « Find Me The Pulse Of The Universe », humour)
-(Rires) Mais oui, des fois ! Oui, cest exactement ça ; après jai mes chouchous comme Emma (Emmanuel Mario), jaime bien travailler avec Julien Gasc qui a joué dailleurs hier soir au Buzz, boulevard de Belleville : Julien et les Gasquettes. Il na pas pris part au dernier album par contre. Il y a mon ami David Thayer, qui a beaucoup de claviers chez lui des vieux claviers quil récupère. Après cest chouette de demander à Armelle Pioline ; cest elle qui a proposé : « tu sais, si tu veux des voix, que je te mette des petits claviers quelque part. Je lui ai donné une chanson, elle a fait ses parties. Il y a Mocke aussi, lautre moitié de Holden avec Armelle, je sais pas si tu connais ; je suis sure que joublie des gens mais voilà après tu demandes à des amis ! Comme sur lautre album (Silencio !) javais demandé à Sam Prekop de faire de lélectronique. Donc cest loccasion ! Parce quau final ton album nest jamais fini, et puis la vie est riche, elle amène son lot chaque jour.
-Et ça sentend dailleurs : la production est toujours hyper riche, avec des sons partout ; ça doit refléter ça, le fait que vous confiez vos morceaux à des gens pour quils fassent leur petit partie dessus, pour former au final un grand agrégat !
Laetitia : Ouais, cest comme ça que ça se passe. Il faut avoir confiance en fait, cest ce que jen déduis. Cest ma grande déduction !
-Javais lu dans une interview que vous aviez donnée à Quietus qui vous aviez été pas mal dérangée par la pression quon vous avait mise pour lécriture des morceaux. Est-ce que cétait plus libre pour Something Shines ?
-Ah mais cest moi qui me mettais la pression ! Parce que Tim écrivait toujours dans lurgence et donc je faisais pareil. Après si tu veux ce sont des habitudes, dont il faut se débarrasser pour essayer davoir dautres effets. Là justement pour Something Shines je ne voulais pas me mettre la pression. Mais cest vrai que je marche mieux avec ; parce quil y avait des moments où jattendais, jattendais Mais rien ne se passe !
-Est-ce que vous avez, pour vos projets futurs, des gens avec qui vous voulez travailler, ou inversement ?
-Je vais travailler avec Helado Negro en mars, cest un américain ; je vais travailler avec Adrian Young en janvier. Ce sont des gens qui mont proposé et à qui jai dit oui. Moi jaimerais bien travailler avec Beck, mais cest un peu comme ça, un rêve, parce que je suis sûr quil doit être très cher. Peut-être très chiant aussi ! (rires) Jen sais rien. Mais bon cest un mec qui me fascine. Cest marrant, je suis pas fan de Beck, de ses disques, à part Sea Change cest tellement beau ! Jaime bien ses string arrangements. Sinon comme ça je sais pas
-Jai vu quen parallèle sortait un album dun nouveau projet : Little Tornados, il nous reste un peu de temps, vous pourriez men toucher un mot ? -Alors brièvement cest un ami (David Thayer), qui ma demandé si je voulais jouer de la basse et faire des back-ups. Moi ça mintéressait parce que jaime bien faire des lignes de la basse, et je voulais aussi apprendre à en jouer. On a, en fait, fait nos albums au même moment, et donc ils sortent en même temps. Jai peut-être guidé un peu aussi, parfois, cétait son premier album. Parce que cest quelquun qui faisait de la musique électronique ; ça sappelait Xeno Volcano.
-Enfin, puisque vous faites un concert ici juste après, et en repensant au concert que jai vu au Trianon ; quel type de salle préférez-vous ? Une salle plutôt intime ou ?
-Oh ben le Trianon moi ça me va ! (rires) Cest magnifique comme salle. Je prends ce quon me donne. Et puis il y a jouer en groupe ou en solo. En solo je mentends mieux, cest plus cool, en groupe il y a plus dénergie, de puissance, cest plus riche. On ne peut pas vraiment comparer !
Lintervieweuse suivante est arrivée, le temps de conseiller à Laetitia Sadier de passer à Lille de temps à autre et cest fini pour cette fois. On ne repartira pas sans un disque sous le bras