Interview de Pierre-Frédéric Charpentier auteur de Joy Division Sessions 1977-1981
Pierre-Frédéric Charpentier, enseignant et chercheur en histoire à Toulouse, est l'auteur de plusieurs livres dont Les intellectuels français et la guerre d'Espagne (1936-1939). Il publie régulièrement dans la revue Aden, qui s'intéresse à la vie et à l'oeuvre du romancier, philosophe, journaliste et homme politique Paul Nizan. Chez Le Mot Et Le Reste, il a déjà publié un remarqué Rock The Casbah-Le Son De The Clash.
Après avoir lu puis chroniqué sur le bog son livre Joy Division Sessions 1977-1981, NicoTag a eu envie d'en savoir plus. Pierre-Frédéric Charpentier a chaleureusement accepté de répondre à ses questions.
Vous êtes historien de métier, vous avez sorti plusieurs ouvrages dans ce
domaine notamment au sujet des intellectuels français entre 1936 et 1940.
Qu'est-ce qui vous a amené à écrire sur la musique ?
Je suis effectivement historien et enseignant. Sur le plan de la recherche, mes travaux portent sur lhistoire politique et culturelle des années 30 et 40 mais pas exclusivement. Ce qui ma conduit à écrire sur le rock, cest léchec dun projet dédition en 2012. Un éditeur ma refusé un manuscrit déjà rédigé sur les vaincus de lélection présidentielle, le groupe de ceux qui arrivent en 3e position et qui sont donc les premiers à ne pas se qualifier pour la finale le texte sera finalement publié en 2017 par Le Félin, sous le titre : Le Troisième Homme. Histoire des grands perdants de lélection présidentielle (1958-2012). Me retrouvant sans éditeur avec un texte, dans lequel je métais beaucoup investi, jai décidé de tout laisser de côté et de rédiger un livre sur un sujet qui me plaisait avant tout. Doù le rock, doù The Clash, doù Le Mot et le Reste, à qui jai proposé le manuscrit vite écrit, mais auquel je songeais depuis longtemps dun dictionnaire des chansons du groupe. Et voilà donc, Rock The Casbah. Le son de The Clash, paru en 2013.
Quels sont vos goûts musicaux ?
Que de réponses possibles !...
Dans ce qui suit, jindique mes préférences en gras. Mes goûts musicaux sont tournés en priorité sur cette formidable vague musicale, allant de la fin des années 70, avec le punk, jusquau milieu des années 80, mais là-encore, ce nest pas exclusif. Avant, je suis plus Velvet Underground, Doors, Stooges et New York Dolls que nimporte quoi dautre, et certainement plus Kinks ou Who, que Beatles ou Rolling Stones (encore que je préfère nettement ceux-ci aux précédents). Pour faire le lien entre lavant et laprès 1977, jadore Roxy Music, ainsi que la trilogie berlinoise de David Bowie(le reste, moins, si ce nest son exceptionnel dernier album, Blackstar).
De manière générale, je suis un inconditionnel du rock anglais des années 70-80 : The Clash en priorité, ainsi que pas mal de groupes issus du punk, mais qui, si on les écoute attentivement, ne se sont jamais cantonnés dans un même genre musical, mais en ont exploré dautres (The Damned, Public Image Limited, The Stranglers, Stiff Little Fingers, Ruts). Jaime aussi la new wave (Joy Division, puis New Order, surtout celui des débuts, The Cure, Section 25, Magazine, The Chamelelons, Bauhaus, The Sound, Siouxsie, les premiers Clan of Xymox, ou encore Wire, que jadore, toutes périodes confondues). Je suis enfin un inconditionnel des grands et inégalables mélodistes britanniques (le regretté Pete Shelley pour les Buzzcocks, Johnny Marr pour les Smiths je pourrais aussi ajouter Wire ici) ou irlandais (The Undertones). Un peu plus tard, vers les années 90, jai toujours préféré les formidables Lush, Supergrass, puis Franz Ferdinand à Oasis et Blur, qui mont toujours laissé froid.
Mention spéciale au ska et reggae blanc des Specials et, plus tard au Mezzanine de Massive Attack, parfaite synthèse musicale entre The Clash et Joy Division ! (je ne suis pas le seul, ni le premier, à lavoir noté).
Côté américain, jadore Devo pour les mêmes raisons qui me font aimer la new wave anglaise, japprécie Blondie, le Remain in Light des Talking Heads, Wall Of Woodoo ou les B 52s et, à un degré moindre, Television, Richard Hell ou les trop répétitifs Ramones. Mais le doublon Pixies-Nirvana est venu me ravir à la fin des années 80, après toute cette soupe électronique (même si jen garde un bout). Il y a eu aussi les Dandy Warhol, un peu plus tard, mais surtout Garbage. On laura compris : ma sensibilité est plus britannique quaméricaine.
Et justement, en ce qui concerne lhéritage musical français, il est assez secondaire. Je naime pas le présupposé de la chanson française qui veut plus émouvoir par le texte que par la musique (je me sens plus près des Anglo-saxons, qui font exactement le contraire), hormis Michel Polnareff, pour son talent mélodique, et Serge Gainsbourg, pour Melody Nelson et quelques autres et, plus ponctuellement Jacques Dutronc, Françoise Hardy et Joe Dassin. Sinon, des chanteurs comme Brassens et Ferré memmerdent plus quun jour de pluie Toujours pour la période 70-80, je ne suis pas très mainstream, car mes groupes préférés, ce ne sont ni Téléphone, ni Trust (encore que je ne les déteste pas), mais Métal Urbain, Taxi Girl, Marquis de Sade, Starshooter et, à un degré moindre, les Dogs, Stinky Toys, Extraballe (leur premier album est un bijou inconnu), Edith Nylon, Orchestre Rouge, Mikado et même le premier Lio (cest dire !). Un rare compositeur à égaler les Anglais sur le plan des mélodies, cest le très estimable Étienne Daho (point commun avec Taxi Girl), et son exceptionnel Pop Satory(quil faut réécouter). Ensuite la Mano Negra, les Négresses Vertes et Noir Désir, comme tout le monde, mais aussi Nuclear Device, et surtout et avant tout Les Thugs (eux-aussi une exception française sur le plan mélodique, avec une de mes chansons préférées : "Dreamers Song"). Aujourdhui : Lescop, La Femme, mais aussi Shaka Ponk.
Ailleurs : on oublie trop les Allemands, avec dabord le groupe choral des années 30, les Comedian Harmonists (extraordinaires), Kraftwerk, les géniaux inventeurs de la techno à visage humain, le merveilleux Trans Europa Express, les deux premiers albums punk de Nina Hagen, qui valent plus que le détour, ou encore le très bon album techno de Terranova, Peace Is Though. Hommage aux Hollandais de Clan Of Xymox et Gruppo Sportivo et, plus ponctuellement, à lItalien Paolo Conte ou aux Espagnols de Kortatu. En plus des Irlandais déjà cités au-dessus, je peux ajouter Dexys Midnight Runners à la liste.
En musique contemporaine : Philip Glass.
Avant de publier vos livres musicaux, avez-vous écrit des articles, des chroniques, dans la presse, sur des blogs ?
Non.
Pouvez-vous nous parler de votre premier ouvrage musical, Rock The Casbah- Le son de The Clash ?
Comme indiqué plus haut, ce livre est né de léchec dun projet dédition, disons plus «classique», et de ma volonté de passer à autre chose pour ne pas en rester à lamertume. De là, lidée de me livrer en historien à létude de mon groupe de rock préféré, The Clash. Il y avait déjà une ample littérature à son sujet, en anglais ou en français, mais jai voulu faire quelque chose que personne naurait fait avant, et mon choix sest porté sur un dictionnaire des chansons, mais alors de toutes leurs chansons : officielles, face B, rares, remix, inédits, démos, etc. Jai même consacré une section de louvrage aux chansons perdues ! Je voulais, dune part, produire une écriture scientifique évacuant le mythe et lemphase dans un genre culturel reconnu, mais volontiers considéré comme mineur, et, dautre part, battre les Anglo-saxons sur leur propre terrain, en termes dexhaustivité et de précision. Dans cette optique, jai eu la chance de pouvoir compter sur un éditeur, Le Mot et le Reste, dont lapproche me semblait exactement correspondre à mes exigences. Il ne faut jamais loublier, car un texte, si valable soit-il, ne vaut jamais rien sil ny a pas quelquun pour léditer.
Qu'est-ce qui vous a décidé à consacré un livre à Joy Division et aux débuts de New Order ?
Joy Division est, juste après The Clash, mon groupe préféré mais sans exclusive. Le bouquin sur les Clash ayant été remarqué, je me suis dit que je pourrais continuer sur le même registre avec un autre de mes groupes de prédilection. Jai juste voulu être encore plus rigoureux sur ce deuxième livre musical que sur le premier, ce qui fait par exemple que jai ajouté des notes de bas de page pour que ce soit un vrai livre dhistorien. Sest posée ensuite comme pour tout chercheur la question des limites de mon sujet. Et là, je me suis dit 1) quil fallait dégager tout le fatras de la légende romantique autour de Ian Curtis (il y en avait déjà pas mal comme ça, pourquoi en rajouter ?) et 2) que je ne pouvais pas me limiter à la coupure du 18 mai 1980, le jour de son suicide. Si je mintéressais vraiment à la musique, je devais intégrer le premier opus de New Order, Movement(1981), limpossible troisième album de Joy Division, si Curtis avait vécu, et tout entier marqué par le deuil de ce dernier. Cétait une évidence. Et dautant plus que tous les autres bouquins, anglais, français et autres disaient en substance : «Après le suicide de Ian Curtis, les trois survivants de Joy Division forment New Order » Ben voyons, comme ça, du jour au lendemain ! En réalité, la transition avait pris plusieurs mois (avec des enregistrements correspondant à cette période trouble) et, au final, une année pleine et entière pour passer de lun à lautre sur le plan musical. Je voulais aussi partir à la recherche de cet entre-deux que personne navait évoqué avant de façon méthodique. Doù lidée de faire un bouquin basé sur les bornes chronologiques 1977-1981 (et non 1980). Jusquau bout, jai redouté que mon éditeur ne rejette ce parti pris, mais, à mon grand soulagement, il la accepté sans discussion. Parce que cétait fondé : les dernières instrumentations des survivants de Joy Division, en tant que musiciens de Joy Division, pour des overdubs sur plusieurs titres de la compilation Still, datent en effet de février 1981 ! Ça bouleverse quand même certaines certitudes.
Que représente Joy Division et New Order pour vous ? Quels sont morceaux préférés et pourquoi ?
Joy Division représente beaucoup pour moi, car cest un groupe que jai découvert vers la fin des années 80, peu avant mes vingt ans, à une époque où je nallais pas très bien, et où leur musique me semblaient traduire des sentiments que jéprouvais moi-même je ne lai jamais oublié. Jécoutais une cassette audio, quun ami mavait prêtée, avec un album par face. Au départ, cela a dabord été de la franche répulsion, face au côté très hermétique de la musique, mais des titres comme "New Dawn Fades" (le premier !), "Decades", et aussi lincomparable "Shes Lost Control" ou "Isolation" étaient tellement géniaux, que le reste ne pouvait pas être nul. Et, en effet, ça sest passé comme ça. Jai ensuite découvert des titres moins accessibles, comme "No Love Lost", "Transmission", "The Only Mistake", "Dead Souls", "These Days", à lépoque où la compilation Substance est sortie. Je suis devenu complètement accro. Et, plus tard aussi, jai découvert le très punk "They Walked In Line" (première version) sur lalbum semi-officiel de 1978.
Quant à New Order, je les avais découverts quelques années auparavant grâce à Power, Corruption & Lies,leur deuxième album de 1983 correspondant au single et tube "Blue Monday", qui passait en boucle sur les radios. Ce disque est un pur chef duvre, et je nai jamais compris pourquoi la critique lui préférait toujours celui daprès, Low Life, affadi par des avalanches de synthés et des drum machines en cascade revanche de la postérité, Power a bien mieux vieilli Ce nest quaprès que jai fait le lien musical avec Joy Division, en découvrant Movement et les singles afférents. Jaime beaucoup de titres de la période, qui sont à mon avis du niveau de Joy Division mais sans Ian Curtis : "In A Lonely Place" (époustouflant !), "Dreams Never End", "ICB" (composé à lépoque de Joy Division) ou encore "Everythings Gone Green", magnifique brouillon proto-techno de "Blue Monday". Par la suite, outre ce dernier titre, jaime bien "5-8-6", "Ecstasy", "Vanishing Point", "Everyone, Everywhere", "Crystal", "Jetstream" ou encore "Tutti Frutti" où, même sous le vernis dansant et souvent clinquant, cest certain, il y a toujours cette petite pointe de mélancolie héritée dun certain passé
Avez-vous rencontré des personnes du groupe ou ayant gravité autour ?
Non, mais jai vu New Order en concert, de même que Peter Hook & The Light, même si, dans les deux cas et pour diverses raisons, cela a été assez récent.
Vous avez réuni une énorme documentation, écrite, sonore, etc, pour écrire ce livre. Comment avez-vous procédé ?
Merci internet ! Javais déjà beaucoup de choses sous format CD, soit lintégrale des enregistrements officiels, des pirates live ou des démos semi-officielles. Le web est venu combler le reste, cest-à-dire les morceaux manquant sur le coffret Heart & Soul de Joy Division, cest-à-dire la presque intégrale du groupe, de même que ceux figurant sur le coffret presque complet de la réédition du premier album de New Order, Movement, en 2019. Du coup et contrairement au bouquin sur les Clash, mais qui convoquait beaucoup plus de titres , je nai pas le souvenir dun seul morceau qui ait été difficile à récupérer. La seule petite contrainte a correspondu à lacquisition dune double compilation pirate de références, Misplaced qui rassemblait les répétitions studios disponibles de Joy Division. Comme je voulais les avoir dun seul tenant sous format CD afin de simplifier les choses, plutôt que davoir à piocher les morceaux un par un sur YouTube et les remettre dans lordre ensuite, jai préféré les récupérer à partir dun opportun fichier MP3.
Vous avez choisi un angle inhabituel pour traiter de Joy Division, en effet vous vous concentrez sur la musique et éludez quasiment le côté « mythique » qui règne autour de Ian Curtis. Ce qui rend votre ouvrage intéressant. Pourquoi cet angle plutôt inédit ?
Parce que, si la mort tragique de Ian Curtis me touche, sa légende romantico-morbide, en revanche, memmerde profondément. Cela me fait penser aux gens qui portent le tee-shirt avec les stries dUnknonwn Pleasures et qui pensent connaître Joy Division parce quils aiment "Love Will Tear Us Apart". Jai voulu apprendre aux gens la véritable histoire des chansons, sans fard, et même parfois avec les échecs des musiciens (leurs réactions consternées à lécoute du mixage des deux albums par Martin Hannett), leurs bides (la voix épouvantable de Morris lors de ses tentatives de chant au début de New Order) ou plus simplement leurs petites imperfections (une voix sous-mixée ici, un larsen oublié par là). Je me suis dit que ça présentait de lintérêt. Jai aussi voulu donner à lire pour la première fois en français tout un tas dhistoires et danecdotes lues en langue anglaise et jusquà présent non-traduites en français. Je pensais quau-delà du mythe, cela donnerait une image plus juste et plus intéressante du groupe un travail dhistorien, en somme.
Au-delà de ça, je crois quil y a également mon intérêt pour la création musicale et son évolution sur plusieurs années. Cest cette alchimie des groupes qui ma toujours fasciné. Car, contrairement à un chanteur, un groupe se forme au terme dun processus de maturation complexe, crée en une certaine durée, puis se délite inexorablement, et chacune de ces trois étapes est passionnante.
Il y a pléthore de livres sur Joy Division ou Ian Curtis, je pense à Paul Morley, Déborah Curtis, Fabien Ralon ou Peter Hook pour ne parler que de livres en français. Comment vous positionnez-vous par rapport à eux ?
Je me suis positionné sur le plan de lanalyse. Autrement dit, jai lu les analyses des autres essayistes, mais cela mintéressait moins que le reste. Du coup, jai surtout compilé les témoignages des uns et des autres en sélectionnant principalement les ouvrages des principaux concernés, à savoir les musiciens : Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris (ainsi que, à un degré moindre, de Deborah Curtis). Et tout cela, seulement à propos des chansons et comment on les faisait vivre, avec les différentes étapes : inspirations initiales, choix musicaux, conditions denregistrement, mixage, promotion artistique, anecdotes inattendues, etc. Lintérêt était de croiser ces sources pour les enrichir (ce qui ma été particulièrement utile sur laprès-Joy Division, quand les trois musiciens essaient de raconter comment ils ont fait je men suis beaucoup servi), mais aussi pour démonter des témoignages erronés (comme lorsque Peter Hook accuse Bauhaus davoir pompé le riff mélodique de "Mesh" (1981) pour leur "Bela Logusis Dead" (1979 !!...)). Ne jamais perdre de vue le caractère aléatoire dun témoignage.
Pensez-vous faire une suite avec les albums de New Order ?
Oui, jy ai songé, mais je ne travaille que sur des groupes qui ne sont plus en activité, de manière à avoir une vue globale sur un sujet fini. Or, New Order tourne toujours. Donc, pas de bouquin sur New Order dans limmédiat.
Sur quel groupe ou artiste aimeriez-vous écrire à présent ?
Mon prochain livre de ce style portera croisons les doigts sur un groupe français qui nest plus activité. Ça me changera du rock britannique, mais ce nest pas pour tout de suite et cest la raison pour laquelle je ne souhaite pas en dire plus.
Clash et Joy Division sont tous deux de la même époque. C'est une coïncidence ou vous avez une prédilection pour la musique britannique de cette époque ?
Oui, énormément ! Je vous renvoie à ma réponse à la seconde question.
Quelles sont vos influences en matière d'écriture musicale ?
Mes influences en matière décriture sont davantage celles de lhistoriographie traditionnelle, avec des chercheurs spécialistes en histoire culturelle, comme Pascal Ory ou Jean-François Sirinelli, qui de ce que jen sais ne connaissent rien au rock. Jai repris leur rigueur analytique et leur méthode de classement, alors que les autres livres, de facture «rock», ne me convainquaient pas, sauf sil sagissait de témoignages (toujours précieux). Jai aussi pioché du côté de lectures en anglais. Mais, le problème avec Joy Division, cest quon retombait très vite dans la légende romantique de Curtis. Et comme je nécrivais pas une bio, cela ne ma pas été très utile.
Ecrire sur la musique ou sur l'histoire c'est la même chose pour vous ? Ou est-ce que vous avez la pression de vos pairs en histoire ?
Au fond, oui. Je me suis rendu compte que je mettais le même sérieux à traiter ce sujet «mineur» quest la musique rock, que les candidats à la présidentielle ou les intellectuels français des années trente. Cela mest apparu comme une évidence : si le premier sujet était plus populaire et moins savant que les deux autres, il mapparaissait tout aussi important. Jajoute que les deux domaines (histoire / rock) ne sont pas cloisonnés, loin de là. Jai fait juste avant le confinement une séance de cours à des étudiants, à qui jai parlé du rock et de la guerre froide. Par ailleurs, à la toute fin de mon ouvrage sur Les Intellectuels français et la guerre dEspagne, jai discrètement reproduit trois courts vers du "Spanish Bombs" des Clash. Il en va de lécriture comme du reste : rien nest étanche, tout communique.
La deuxième partie de la question est drôle. En effet, non seulement, je nai jamais reçu de pressions de la part de mes pairs historiens, mais le bouquin les a même amusés. Mon cher maître et ami, Pascal Ory, avait ainsi pris lhabitude dinterpeler les gens de son entourage devant moi en leur disant, dun air amusé : « Vous savez que Pierre-Frédéric a écrit un livre sur les Clash ?...Oui, les Clash !... » Et sinon, je nen reviens pas non plus du nombre de fois où ce bouquin maura servi de sauf-conduit, parmi les chercheurs de ma génération. Un vrai talisman !
En quoi votre métier d'historien vous a t-il été utile pour écrire sur la musique ?
Mon métier dhistorien ma été utile pour me dégager du mythe et de la légende, lun et lautre excessivement pesants et déformants, autour de Ian Curtis, afin de mieux recentrer ma recherche sur lorigine de Joy Division : ses chansons. Bref, sur lessentiel. Je laisse le mythe aux autres (et lavantage, cest quon broder dessus sans fin !). Cela ma aussi permis dinscrire la création artistique dans son contexte historique : la crise des années 70, le chômage, labsence de perspectives et tout le reste.
Un conseil de lecture sur Joy Division et New Order ? En littérature musicale ? En histoire ? Autres sujets ?
Je limiterai ma réponse aux lectures concernant Joy Division et New Order. Concernant le premier groupe, il y a de très bonnes synthèses, comme la bio de Mick Middles et Lindsey Reade sur Ian Curtis ou bien louvrage fondateur en français de Sébastien Raizer, celui de Fabien Ralon aussi.
Mais ce qui ma le plus servi, ça a été les témoignages des acteurs. Celui de Deborah Curtis, Touching From A Distance, sur lenvers du décor, mais aussi les trois visions des trois survivants. Les deux gros volumes pleins dun humour inattendu de Peter Hook, Unknown Pleasures : Joy Division vu de lintérieur , et Substance : New Order vu de lintérieur parus chez Le Mot et le Reste, mais aussi, le tome de Bernard Sumner, Chapter And Verse : Joy Division, New Order And Me et les deux de Stephen Morris, Record, Play, Pause, I et bientôt, espérons-le II. Ces deux références couvrent les périodes des deux groupes et sont en anglais, mais se lisent très facilement (et très agréablement), pour peu que lon ait envie den savoir un peu plus sur Joy Division et New Order.
Il faut aussi lire la longue (et unique) interview donnée au Vif-LExpress par lamie de cur belge de Ian Curtis, Annik Honoré, quelques années avant sa mort. Cest disponible en ligne, et ça donne des clés nouvelles pour nuancer très sensiblement le livre de Deborah Curtis.
Pour les mordus, il y a enfin le carnet de notes de Ian Curtis, So This Is Permanence, paru en format album et enrichi de nombreux documents, de même que les albums photos de Kevin Cummins sur les deux groupes.
Qu'écoutez-vous, que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment, je lis avec passion lessai historique en deux volumes de Philippe Ariès, LHomme devant la mort cest dactualité.
Vos projets éditoriaux, tous sujets confondus ?
Quand la vie aura repris son cours normal, et quel que soit le temps que cela prendra, je publierai une biographie consacrée à Valentin Feldman, un jeune philosophe de 33 ans, juif, communiste et résistant français. Il est resté célèbre pour avoir lancé en juillet 1942, aux soldats allemands qui allaient le fusiller, ces derniers mots plein daplomb : « Imbéciles, cest pour vous que je meurs ! » Un sacré bonhomme et, pour moi, la fin attendue dune quête très personnelle de plus de 15 ans.
Je suis effectivement historien et enseignant. Sur le plan de la recherche, mes travaux portent sur lhistoire politique et culturelle des années 30 et 40 mais pas exclusivement. Ce qui ma conduit à écrire sur le rock, cest léchec dun projet dédition en 2012. Un éditeur ma refusé un manuscrit déjà rédigé sur les vaincus de lélection présidentielle, le groupe de ceux qui arrivent en 3e position et qui sont donc les premiers à ne pas se qualifier pour la finale le texte sera finalement publié en 2017 par Le Félin, sous le titre : Le Troisième Homme. Histoire des grands perdants de lélection présidentielle (1958-2012). Me retrouvant sans éditeur avec un texte, dans lequel je métais beaucoup investi, jai décidé de tout laisser de côté et de rédiger un livre sur un sujet qui me plaisait avant tout. Doù le rock, doù The Clash, doù Le Mot et le Reste, à qui jai proposé le manuscrit vite écrit, mais auquel je songeais depuis longtemps dun dictionnaire des chansons du groupe. Et voilà donc, Rock The Casbah. Le son de The Clash, paru en 2013.
Quels sont vos goûts musicaux ?
Que de réponses possibles !...
Dans ce qui suit, jindique mes préférences en gras. Mes goûts musicaux sont tournés en priorité sur cette formidable vague musicale, allant de la fin des années 70, avec le punk, jusquau milieu des années 80, mais là-encore, ce nest pas exclusif. Avant, je suis plus Velvet Underground, Doors, Stooges et New York Dolls que nimporte quoi dautre, et certainement plus Kinks ou Who, que Beatles ou Rolling Stones (encore que je préfère nettement ceux-ci aux précédents). Pour faire le lien entre lavant et laprès 1977, jadore Roxy Music, ainsi que la trilogie berlinoise de David Bowie(le reste, moins, si ce nest son exceptionnel dernier album, Blackstar).
De manière générale, je suis un inconditionnel du rock anglais des années 70-80 : The Clash en priorité, ainsi que pas mal de groupes issus du punk, mais qui, si on les écoute attentivement, ne se sont jamais cantonnés dans un même genre musical, mais en ont exploré dautres (The Damned, Public Image Limited, The Stranglers, Stiff Little Fingers, Ruts). Jaime aussi la new wave (Joy Division, puis New Order, surtout celui des débuts, The Cure, Section 25, Magazine, The Chamelelons, Bauhaus, The Sound, Siouxsie, les premiers Clan of Xymox, ou encore Wire, que jadore, toutes périodes confondues). Je suis enfin un inconditionnel des grands et inégalables mélodistes britanniques (le regretté Pete Shelley pour les Buzzcocks, Johnny Marr pour les Smiths je pourrais aussi ajouter Wire ici) ou irlandais (The Undertones). Un peu plus tard, vers les années 90, jai toujours préféré les formidables Lush, Supergrass, puis Franz Ferdinand à Oasis et Blur, qui mont toujours laissé froid.
Mention spéciale au ska et reggae blanc des Specials et, plus tard au Mezzanine de Massive Attack, parfaite synthèse musicale entre The Clash et Joy Division ! (je ne suis pas le seul, ni le premier, à lavoir noté).
Côté américain, jadore Devo pour les mêmes raisons qui me font aimer la new wave anglaise, japprécie Blondie, le Remain in Light des Talking Heads, Wall Of Woodoo ou les B 52s et, à un degré moindre, Television, Richard Hell ou les trop répétitifs Ramones. Mais le doublon Pixies-Nirvana est venu me ravir à la fin des années 80, après toute cette soupe électronique (même si jen garde un bout). Il y a eu aussi les Dandy Warhol, un peu plus tard, mais surtout Garbage. On laura compris : ma sensibilité est plus britannique quaméricaine.
Et justement, en ce qui concerne lhéritage musical français, il est assez secondaire. Je naime pas le présupposé de la chanson française qui veut plus émouvoir par le texte que par la musique (je me sens plus près des Anglo-saxons, qui font exactement le contraire), hormis Michel Polnareff, pour son talent mélodique, et Serge Gainsbourg, pour Melody Nelson et quelques autres et, plus ponctuellement Jacques Dutronc, Françoise Hardy et Joe Dassin. Sinon, des chanteurs comme Brassens et Ferré memmerdent plus quun jour de pluie Toujours pour la période 70-80, je ne suis pas très mainstream, car mes groupes préférés, ce ne sont ni Téléphone, ni Trust (encore que je ne les déteste pas), mais Métal Urbain, Taxi Girl, Marquis de Sade, Starshooter et, à un degré moindre, les Dogs, Stinky Toys, Extraballe (leur premier album est un bijou inconnu), Edith Nylon, Orchestre Rouge, Mikado et même le premier Lio (cest dire !). Un rare compositeur à égaler les Anglais sur le plan des mélodies, cest le très estimable Étienne Daho (point commun avec Taxi Girl), et son exceptionnel Pop Satory(quil faut réécouter). Ensuite la Mano Negra, les Négresses Vertes et Noir Désir, comme tout le monde, mais aussi Nuclear Device, et surtout et avant tout Les Thugs (eux-aussi une exception française sur le plan mélodique, avec une de mes chansons préférées : "Dreamers Song"). Aujourdhui : Lescop, La Femme, mais aussi Shaka Ponk.
Ailleurs : on oublie trop les Allemands, avec dabord le groupe choral des années 30, les Comedian Harmonists (extraordinaires), Kraftwerk, les géniaux inventeurs de la techno à visage humain, le merveilleux Trans Europa Express, les deux premiers albums punk de Nina Hagen, qui valent plus que le détour, ou encore le très bon album techno de Terranova, Peace Is Though. Hommage aux Hollandais de Clan Of Xymox et Gruppo Sportivo et, plus ponctuellement, à lItalien Paolo Conte ou aux Espagnols de Kortatu. En plus des Irlandais déjà cités au-dessus, je peux ajouter Dexys Midnight Runners à la liste.
En musique contemporaine : Philip Glass.
Avant de publier vos livres musicaux, avez-vous écrit des articles, des chroniques, dans la presse, sur des blogs ?
Non.
Pouvez-vous nous parler de votre premier ouvrage musical, Rock The Casbah- Le son de The Clash ?
Comme indiqué plus haut, ce livre est né de léchec dun projet dédition, disons plus «classique», et de ma volonté de passer à autre chose pour ne pas en rester à lamertume. De là, lidée de me livrer en historien à létude de mon groupe de rock préféré, The Clash. Il y avait déjà une ample littérature à son sujet, en anglais ou en français, mais jai voulu faire quelque chose que personne naurait fait avant, et mon choix sest porté sur un dictionnaire des chansons, mais alors de toutes leurs chansons : officielles, face B, rares, remix, inédits, démos, etc. Jai même consacré une section de louvrage aux chansons perdues ! Je voulais, dune part, produire une écriture scientifique évacuant le mythe et lemphase dans un genre culturel reconnu, mais volontiers considéré comme mineur, et, dautre part, battre les Anglo-saxons sur leur propre terrain, en termes dexhaustivité et de précision. Dans cette optique, jai eu la chance de pouvoir compter sur un éditeur, Le Mot et le Reste, dont lapproche me semblait exactement correspondre à mes exigences. Il ne faut jamais loublier, car un texte, si valable soit-il, ne vaut jamais rien sil ny a pas quelquun pour léditer.
Qu'est-ce qui vous a décidé à consacré un livre à Joy Division et aux débuts de New Order ?
Joy Division est, juste après The Clash, mon groupe préféré mais sans exclusive. Le bouquin sur les Clash ayant été remarqué, je me suis dit que je pourrais continuer sur le même registre avec un autre de mes groupes de prédilection. Jai juste voulu être encore plus rigoureux sur ce deuxième livre musical que sur le premier, ce qui fait par exemple que jai ajouté des notes de bas de page pour que ce soit un vrai livre dhistorien. Sest posée ensuite comme pour tout chercheur la question des limites de mon sujet. Et là, je me suis dit 1) quil fallait dégager tout le fatras de la légende romantique autour de Ian Curtis (il y en avait déjà pas mal comme ça, pourquoi en rajouter ?) et 2) que je ne pouvais pas me limiter à la coupure du 18 mai 1980, le jour de son suicide. Si je mintéressais vraiment à la musique, je devais intégrer le premier opus de New Order, Movement(1981), limpossible troisième album de Joy Division, si Curtis avait vécu, et tout entier marqué par le deuil de ce dernier. Cétait une évidence. Et dautant plus que tous les autres bouquins, anglais, français et autres disaient en substance : «Après le suicide de Ian Curtis, les trois survivants de Joy Division forment New Order » Ben voyons, comme ça, du jour au lendemain ! En réalité, la transition avait pris plusieurs mois (avec des enregistrements correspondant à cette période trouble) et, au final, une année pleine et entière pour passer de lun à lautre sur le plan musical. Je voulais aussi partir à la recherche de cet entre-deux que personne navait évoqué avant de façon méthodique. Doù lidée de faire un bouquin basé sur les bornes chronologiques 1977-1981 (et non 1980). Jusquau bout, jai redouté que mon éditeur ne rejette ce parti pris, mais, à mon grand soulagement, il la accepté sans discussion. Parce que cétait fondé : les dernières instrumentations des survivants de Joy Division, en tant que musiciens de Joy Division, pour des overdubs sur plusieurs titres de la compilation Still, datent en effet de février 1981 ! Ça bouleverse quand même certaines certitudes.
Que représente Joy Division et New Order pour vous ? Quels sont morceaux préférés et pourquoi ?
Joy Division représente beaucoup pour moi, car cest un groupe que jai découvert vers la fin des années 80, peu avant mes vingt ans, à une époque où je nallais pas très bien, et où leur musique me semblaient traduire des sentiments que jéprouvais moi-même je ne lai jamais oublié. Jécoutais une cassette audio, quun ami mavait prêtée, avec un album par face. Au départ, cela a dabord été de la franche répulsion, face au côté très hermétique de la musique, mais des titres comme "New Dawn Fades" (le premier !), "Decades", et aussi lincomparable "Shes Lost Control" ou "Isolation" étaient tellement géniaux, que le reste ne pouvait pas être nul. Et, en effet, ça sest passé comme ça. Jai ensuite découvert des titres moins accessibles, comme "No Love Lost", "Transmission", "The Only Mistake", "Dead Souls", "These Days", à lépoque où la compilation Substance est sortie. Je suis devenu complètement accro. Et, plus tard aussi, jai découvert le très punk "They Walked In Line" (première version) sur lalbum semi-officiel de 1978.
Quant à New Order, je les avais découverts quelques années auparavant grâce à Power, Corruption & Lies,leur deuxième album de 1983 correspondant au single et tube "Blue Monday", qui passait en boucle sur les radios. Ce disque est un pur chef duvre, et je nai jamais compris pourquoi la critique lui préférait toujours celui daprès, Low Life, affadi par des avalanches de synthés et des drum machines en cascade revanche de la postérité, Power a bien mieux vieilli Ce nest quaprès que jai fait le lien musical avec Joy Division, en découvrant Movement et les singles afférents. Jaime beaucoup de titres de la période, qui sont à mon avis du niveau de Joy Division mais sans Ian Curtis : "In A Lonely Place" (époustouflant !), "Dreams Never End", "ICB" (composé à lépoque de Joy Division) ou encore "Everythings Gone Green", magnifique brouillon proto-techno de "Blue Monday". Par la suite, outre ce dernier titre, jaime bien "5-8-6", "Ecstasy", "Vanishing Point", "Everyone, Everywhere", "Crystal", "Jetstream" ou encore "Tutti Frutti" où, même sous le vernis dansant et souvent clinquant, cest certain, il y a toujours cette petite pointe de mélancolie héritée dun certain passé
Avez-vous rencontré des personnes du groupe ou ayant gravité autour ?
Non, mais jai vu New Order en concert, de même que Peter Hook & The Light, même si, dans les deux cas et pour diverses raisons, cela a été assez récent.
Vous avez réuni une énorme documentation, écrite, sonore, etc, pour écrire ce livre. Comment avez-vous procédé ?
Merci internet ! Javais déjà beaucoup de choses sous format CD, soit lintégrale des enregistrements officiels, des pirates live ou des démos semi-officielles. Le web est venu combler le reste, cest-à-dire les morceaux manquant sur le coffret Heart & Soul de Joy Division, cest-à-dire la presque intégrale du groupe, de même que ceux figurant sur le coffret presque complet de la réédition du premier album de New Order, Movement, en 2019. Du coup et contrairement au bouquin sur les Clash, mais qui convoquait beaucoup plus de titres , je nai pas le souvenir dun seul morceau qui ait été difficile à récupérer. La seule petite contrainte a correspondu à lacquisition dune double compilation pirate de références, Misplaced qui rassemblait les répétitions studios disponibles de Joy Division. Comme je voulais les avoir dun seul tenant sous format CD afin de simplifier les choses, plutôt que davoir à piocher les morceaux un par un sur YouTube et les remettre dans lordre ensuite, jai préféré les récupérer à partir dun opportun fichier MP3.
Vous avez choisi un angle inhabituel pour traiter de Joy Division, en effet vous vous concentrez sur la musique et éludez quasiment le côté « mythique » qui règne autour de Ian Curtis. Ce qui rend votre ouvrage intéressant. Pourquoi cet angle plutôt inédit ?
Parce que, si la mort tragique de Ian Curtis me touche, sa légende romantico-morbide, en revanche, memmerde profondément. Cela me fait penser aux gens qui portent le tee-shirt avec les stries dUnknonwn Pleasures et qui pensent connaître Joy Division parce quils aiment "Love Will Tear Us Apart". Jai voulu apprendre aux gens la véritable histoire des chansons, sans fard, et même parfois avec les échecs des musiciens (leurs réactions consternées à lécoute du mixage des deux albums par Martin Hannett), leurs bides (la voix épouvantable de Morris lors de ses tentatives de chant au début de New Order) ou plus simplement leurs petites imperfections (une voix sous-mixée ici, un larsen oublié par là). Je me suis dit que ça présentait de lintérêt. Jai aussi voulu donner à lire pour la première fois en français tout un tas dhistoires et danecdotes lues en langue anglaise et jusquà présent non-traduites en français. Je pensais quau-delà du mythe, cela donnerait une image plus juste et plus intéressante du groupe un travail dhistorien, en somme.
Au-delà de ça, je crois quil y a également mon intérêt pour la création musicale et son évolution sur plusieurs années. Cest cette alchimie des groupes qui ma toujours fasciné. Car, contrairement à un chanteur, un groupe se forme au terme dun processus de maturation complexe, crée en une certaine durée, puis se délite inexorablement, et chacune de ces trois étapes est passionnante.
Il y a pléthore de livres sur Joy Division ou Ian Curtis, je pense à Paul Morley, Déborah Curtis, Fabien Ralon ou Peter Hook pour ne parler que de livres en français. Comment vous positionnez-vous par rapport à eux ?
Je me suis positionné sur le plan de lanalyse. Autrement dit, jai lu les analyses des autres essayistes, mais cela mintéressait moins que le reste. Du coup, jai surtout compilé les témoignages des uns et des autres en sélectionnant principalement les ouvrages des principaux concernés, à savoir les musiciens : Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris (ainsi que, à un degré moindre, de Deborah Curtis). Et tout cela, seulement à propos des chansons et comment on les faisait vivre, avec les différentes étapes : inspirations initiales, choix musicaux, conditions denregistrement, mixage, promotion artistique, anecdotes inattendues, etc. Lintérêt était de croiser ces sources pour les enrichir (ce qui ma été particulièrement utile sur laprès-Joy Division, quand les trois musiciens essaient de raconter comment ils ont fait je men suis beaucoup servi), mais aussi pour démonter des témoignages erronés (comme lorsque Peter Hook accuse Bauhaus davoir pompé le riff mélodique de "Mesh" (1981) pour leur "Bela Logusis Dead" (1979 !!...)). Ne jamais perdre de vue le caractère aléatoire dun témoignage.
Pensez-vous faire une suite avec les albums de New Order ?
Oui, jy ai songé, mais je ne travaille que sur des groupes qui ne sont plus en activité, de manière à avoir une vue globale sur un sujet fini. Or, New Order tourne toujours. Donc, pas de bouquin sur New Order dans limmédiat.
Sur quel groupe ou artiste aimeriez-vous écrire à présent ?
Mon prochain livre de ce style portera croisons les doigts sur un groupe français qui nest plus activité. Ça me changera du rock britannique, mais ce nest pas pour tout de suite et cest la raison pour laquelle je ne souhaite pas en dire plus.
Clash et Joy Division sont tous deux de la même époque. C'est une coïncidence ou vous avez une prédilection pour la musique britannique de cette époque ?
Oui, énormément ! Je vous renvoie à ma réponse à la seconde question.
Quelles sont vos influences en matière d'écriture musicale ?
Mes influences en matière décriture sont davantage celles de lhistoriographie traditionnelle, avec des chercheurs spécialistes en histoire culturelle, comme Pascal Ory ou Jean-François Sirinelli, qui de ce que jen sais ne connaissent rien au rock. Jai repris leur rigueur analytique et leur méthode de classement, alors que les autres livres, de facture «rock», ne me convainquaient pas, sauf sil sagissait de témoignages (toujours précieux). Jai aussi pioché du côté de lectures en anglais. Mais, le problème avec Joy Division, cest quon retombait très vite dans la légende romantique de Curtis. Et comme je nécrivais pas une bio, cela ne ma pas été très utile.
Ecrire sur la musique ou sur l'histoire c'est la même chose pour vous ? Ou est-ce que vous avez la pression de vos pairs en histoire ?
Au fond, oui. Je me suis rendu compte que je mettais le même sérieux à traiter ce sujet «mineur» quest la musique rock, que les candidats à la présidentielle ou les intellectuels français des années trente. Cela mest apparu comme une évidence : si le premier sujet était plus populaire et moins savant que les deux autres, il mapparaissait tout aussi important. Jajoute que les deux domaines (histoire / rock) ne sont pas cloisonnés, loin de là. Jai fait juste avant le confinement une séance de cours à des étudiants, à qui jai parlé du rock et de la guerre froide. Par ailleurs, à la toute fin de mon ouvrage sur Les Intellectuels français et la guerre dEspagne, jai discrètement reproduit trois courts vers du "Spanish Bombs" des Clash. Il en va de lécriture comme du reste : rien nest étanche, tout communique.
La deuxième partie de la question est drôle. En effet, non seulement, je nai jamais reçu de pressions de la part de mes pairs historiens, mais le bouquin les a même amusés. Mon cher maître et ami, Pascal Ory, avait ainsi pris lhabitude dinterpeler les gens de son entourage devant moi en leur disant, dun air amusé : « Vous savez que Pierre-Frédéric a écrit un livre sur les Clash ?...Oui, les Clash !... » Et sinon, je nen reviens pas non plus du nombre de fois où ce bouquin maura servi de sauf-conduit, parmi les chercheurs de ma génération. Un vrai talisman !
En quoi votre métier d'historien vous a t-il été utile pour écrire sur la musique ?
Mon métier dhistorien ma été utile pour me dégager du mythe et de la légende, lun et lautre excessivement pesants et déformants, autour de Ian Curtis, afin de mieux recentrer ma recherche sur lorigine de Joy Division : ses chansons. Bref, sur lessentiel. Je laisse le mythe aux autres (et lavantage, cest quon broder dessus sans fin !). Cela ma aussi permis dinscrire la création artistique dans son contexte historique : la crise des années 70, le chômage, labsence de perspectives et tout le reste.
Un conseil de lecture sur Joy Division et New Order ? En littérature musicale ? En histoire ? Autres sujets ?
Je limiterai ma réponse aux lectures concernant Joy Division et New Order. Concernant le premier groupe, il y a de très bonnes synthèses, comme la bio de Mick Middles et Lindsey Reade sur Ian Curtis ou bien louvrage fondateur en français de Sébastien Raizer, celui de Fabien Ralon aussi.
Mais ce qui ma le plus servi, ça a été les témoignages des acteurs. Celui de Deborah Curtis, Touching From A Distance, sur lenvers du décor, mais aussi les trois visions des trois survivants. Les deux gros volumes pleins dun humour inattendu de Peter Hook, Unknown Pleasures : Joy Division vu de lintérieur , et Substance : New Order vu de lintérieur parus chez Le Mot et le Reste, mais aussi, le tome de Bernard Sumner, Chapter And Verse : Joy Division, New Order And Me et les deux de Stephen Morris, Record, Play, Pause, I et bientôt, espérons-le II. Ces deux références couvrent les périodes des deux groupes et sont en anglais, mais se lisent très facilement (et très agréablement), pour peu que lon ait envie den savoir un peu plus sur Joy Division et New Order.
Il faut aussi lire la longue (et unique) interview donnée au Vif-LExpress par lamie de cur belge de Ian Curtis, Annik Honoré, quelques années avant sa mort. Cest disponible en ligne, et ça donne des clés nouvelles pour nuancer très sensiblement le livre de Deborah Curtis.
Pour les mordus, il y a enfin le carnet de notes de Ian Curtis, So This Is Permanence, paru en format album et enrichi de nombreux documents, de même que les albums photos de Kevin Cummins sur les deux groupes.
Qu'écoutez-vous, que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment, je lis avec passion lessai historique en deux volumes de Philippe Ariès, LHomme devant la mort cest dactualité.
Vos projets éditoriaux, tous sujets confondus ?
Quand la vie aura repris son cours normal, et quel que soit le temps que cela prendra, je publierai une biographie consacrée à Valentin Feldman, un jeune philosophe de 33 ans, juif, communiste et résistant français. Il est resté célèbre pour avoir lancé en juillet 1942, aux soldats allemands qui allaient le fusiller, ces derniers mots plein daplomb : « Imbéciles, cest pour vous que je meurs ! » Un sacré bonhomme et, pour moi, la fin attendue dune quête très personnelle de plus de 15 ans.