A City By The Light Divided
- Label : Island
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 02/05/2006
Waiting était l'anonyme naissance d'un mythe discret, Full Collapse était la révélation immédiate, War All The Time fut à la fois l'assise indélébile et la volonté d'avancer... Voilà que A City By The Light Divided ajoute sa pierre à l'édifice des gars du New Jersey. A l'image de la première impression confuse laissée par l'artwork, ce nouvel échelon de l'irrésistible ascension de Thursday marque, et c'est le cas de le dire, une étape plus complexe déjà amorcée sur War All The Time ; voire le "Jet Black New Year" de Five Stories Falling.
On peut tout d'abord définir une première partie en forme de rétrospective de la palette du groupe depuis ses débuts, cinq titres dont on reconnaît la patte sans se crasher dans la sédentarité. L'entrée à fond les manettes "The Other Side Of The Crash - Over And Out (Of Control)" établie dès le début d'un riff grossier un titre déroutant et dispersé dont le refrain est placé d'une telle manière (et seulement deux fois) qu'on a du mal a l'identifier lors des premières écoutes. L'un des points forts de Thursday depuis le dernier opus est donc ici présent : ils n'ont pas besoin d'abrutir nos oreilles d'un plan, d'une phrase, pour que la composition reste gravée dans nos mémoires si elles se font suffisamment gourmandes.
L'un des autres points fort du groupe, c'est la capacité qu'introduit le single indiscutable "Count 5-4-3-2-1", en contredisant tout de suite cette affirmation. Il renoue justement avec ces riffs et refrains scandés qui ont marqués les esprits, et rappelle l'efficacité des morceaux qui vont droit au but malgré une apparence désormais impersonnelle due au milliers de plagiaires post-punk (de plus en plus nombreux et de tous pays) apparus depuis Waiting...
Certains feront remarquer avec justesse que ce titre est par conséquent à entrevoir comme le plus faible écrit par le sextet, mais aussi le meilleur que certains de leurs contemporains n'écriront jamais... "Sugar In The Sacrament" embraye directement et de nouveau à contresens avec une plage de cinq minutes pour ne pas oublier l'autre saveur, plus douce, du voyage lorsque le conducteur prend son temps : l'art de faire monter la sauce sans ennuyer dans les moments les plus calmes est une autre vertu à affilier à ces musiciens.
On est ensuite vigoureusement rattrapé par le fantôme tendu de l'emo puisque "At This Velocity" prouve que le groupe, en partie grâce à l'essence mélodique qui le définit, demeure toujours roi du hardcore en ternaire, au point de le saboter (dès le passage voix-batterie) sans se corrompre. Le morceau n'en devient que plus intéressant et nous confirme que cette première partie de galette n'est pas qu'une simple piqûre de rappel. Le titre "We Will Overcome" est d'autant plus intéressant qu'il mime ces fins d'albums pessimistes prédisant (le titre est au futur...) l'avancé musicale d'un album à venir. Qu'il finisse tout en ch?urs puis en un accord de keyboard suspendu égrainé d'un fade out le confirme, et tourne par la même occasion la page en mettant fin à cette première partie.
On remarque entre temps qu'en comparaison ces nouvelles pièces sont plus arrangées, plus riches que celles auxquelles elles semblent rendre hommage... que plus il prend en âge, plus Rickly (sa voix, ses textes, ses histoires...) semble s'affirmer comme le véritable digne héritier de l'univers mélancolique de Robert Smith. Thursday n'est-il pas finalement le The Cure du 21e siècle trempé dans le hardcore... ?! Une chose est sûre: la trame de l'?uvre est faite de titres qui se contredisent, se (pour)suivent mais ne se ressemblent pas, la suite en est la preuve.
Arrive ainsi la moitié de l'oeuvre, l'événement du disque: Là où on est habitué à la mention ?album de transition' entre deux disques distincts, l'auditeur assiste ici à ce coup de collier au beau milieu de la même ?uvre. "Arc-Lamps, Snignal Flares, A Shower Of White (The Light)" est alors un entracte instrumental assimilable à l'intro d'un album, ici de la seconde partie : un clavier mélodique qui n'a jamais été si présent, des guitares estompées au profit du subtil, des fûts se faisant une place d'honneur... "Running From The Rain" annonce de ce fait lentement la fraîche finesse acquise du groupe, dévoile les secrets de A City By The Light Divided, et pas par le seul constat de production léchée et de nostalgie...
...et là tout paraît passer de Pornography à The Head On The Door (à Desintegration ?), de post-punk hardcore à post-rock pop (sans pour autant passer de At The Drive-in à Coldplay) : On entre 'en direct' chez le nouveau Thursday, signant un emo plus atmosphérique que perforateur, plus pondéré et réfléchi. Rarement vu.
Ces cinq prochains titres sont donc le pur reflet du miroir, ('On the other side of...' annonçaient-ils discrètement dans le tout premier titre du disque), l'affirmation que rien n'est facile ni gagné. "Telegraph Avenue Kiss" ose en ces termes s'aventurer sur des rythmes disco-rock détournés pour singer dans une finesse new-wave (pléonasme) la récente scène de Bloc Party et compagnie.
"The Lovesong Writer" est une des grosses perles sur les onze : du faux air The Mars Volta minimaliste à la déferlante de guitares en gimmick, jusqu'au petit thème carrousel et l'outro noisy brisée dans une réverbération du vide... Cela laisse présager des choses très excitantes pour les prochaines galettes... Le "Into The Blinding Light" qui le suit en est l'antidote parfait, construit de remplissages nerveux et brutaux, de clavier aux effluves de Depeche Mode appuyant la figure haletante de ce titre faisant monter la pression sans jamais accorder une once de repos. Ce dernier est finalement lui-même prit à revers par "Autumn Leaves Revisited". Un final généreux et surtout flatteur pour les similitudes suscitées avec le romantisme de The Cure : une longue complainte ici sous forme d'épilogue, semée par quelques pincées de guitares acoustiques, qu'on se plairait à prêter aux derniers chef-d'?uvres des anglais comme Bloodflowers. On se dit finalement que le changement de cap a bel et bien eu lieu et que le groupe l'a si bien négocié tout au long de A City By The Light Divided qu'on ne s'est rendu compte de rien. Nous nous sommes endormi dès le départ, avons rêvé tout le voyage pour que le réveil et l'arrivée nous enchantent : on ne savait pas où on allait mais on ressent le soulagement d'être rendu à bon port puisqu'on a prit du plaisir.
Dans le prolongement de War All The Time, on est merveilleusement prit en traître par autant de surprises impudiques et de prises de risques telle que les structures labyrinthiques, la surenchère bruitiste volontaires d'arrangements comme la propreté de la production, l'abondance de mélodies, l'intégration définitive de ce sixième membres qu'est le clavier à des fins plus ambiantes qu'auparavant ou encore des guitares moins envahissantes que le commun du screamo et hardcore (mélodique ou non). C'est en ce sens que Thursday tire tout le grand mérite d'être un groupe d'emocore paradoxalement pop(ulaire) et underground. Le talent de ce groupe n'étant plus à découvrir ni à confirmer, il se contente désormais de modestement avancer à coups de chef-d'?uvres. Une des grandes réussites de l'année.