Young Mountain
- Label : Magic Bullet
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 06/06/2006
Il faudrait imaginer un monde où l'on pourrait vivre tout en ayant aux oreilles le défilé des plages instrumentales de ce groupe texans. Se superposant aux impressions, on décuplerait alors la percussion des images, des rencontres, des paysages. Pour constater avec surprise que la parallèle tombe juste à merveille. Réconfortante, la musique de This Will Destroy You colle au plus juste : elle couche en notes et harmonies les émotions que l'on possède en chacun de nous lorsqu'on se laisse aller à la mélancolie. Ces sentiments diffus et flous qui ne sont ni de la joie, ni de la peine. On se morfond uniquement, et cet album convient parfaitement à ces états avec ces moments lyriques et ces autres plus minimalistes et intimistes.
Lors des constructions en goutte à goutte, le monde apparaît plus fragile, bringuebalant et prêt à basculer à tout instant dans la folie ou la décrépitude, il suffit d'un rien, un coup de vent pour faire tomber une feuille. Lors des déferlements à débit fort, on se sent pousser des ailes, d'espoir ou de rage, les deux sont mélangés, le monde est à préserver, nous on le sait, mais combien le savent, eux, hein ? Car au final on est bien seul et c'est ça le problème : la musique a beau être la même pour tous, elle ne parle qu'à chacun. Tandis que la musique de This Will Destroy You ne scande pas, mais récite pendant longtemps, les guitares et les notes emballées ont le temps de faire de l'effet : on s'isole, on se fond dans la musique, et par conséquent on se coupe du monde. De toutes manières, cette musique est nettement plus belle que le quotidien.
A se demander du reste si le profond détachement que l'on ressent est intrinsèque à la valeur de la réalité qui nous entoure (un arbre, une berge de rivière, une voiture qui passe, un accident d'ici deux cent mètre à cause d'un stop et d'une alcoolémie trop élevée, la vie est moche) ou si la profonde mélancolie enveloppante rattachée à ces longues plages de mélodies qui s'additionnent puis se retranchent ou les deux, n'est pas responsable de cette vision faussée.
Enveloppé dans cette bulle protectrice, on se love et on se calfeutre : le monde est violent, il y a des accidents tous les deux cent mètres, et tout ça à cause de quoi ? À cause de la connerie des gens. Alors plutôt que cautionner cela, on vient chercher refuge dans la musique de This Will Destroy You et on y trouve un écho. Chaleureuse et profonde grâce à l'utilisation de piano, clavier englobant ou baguette de batterie émoussée et cymbale effleurée, l'ambiance s'étale sur de longues minutes jusqu'à nous immerger dans un monde aquatique, voire amniotique de mélodies en pluie d'or, de coups de butoir servis en rasade et d'allants puissants et majestueux. Les longues montées en puissance éclatent toute leur vigueur, mais sans créer de dommages, sans casser quoi que ce soit : elles mettent juste en exergue ce sentiment diffus que la beauté est quelque chose de dur et long à conquérir.
Chaque amateur le saura, un disque de post-rock ne contenant que six titres est forcément un bon album de post-rock : prenant leur temps, les plages caressent, appellent à l'introspection irréfléchie, puis excitent les sens. D'où cette ambivalence : s'enfermer au sein d'une telle musique est à la fois un contournement, un subterfuge à la réalité, comme à la fois la preuve évidente que la réalité peut encore fournir des moments de plénitude esthétique.
Etirées et fragiles, ces chansons lancent des appels à la mélancolie, à la tristesse et à la beauté perdue, mais dans le vide, sans trouver d'écho, hormis dans les têtes, car dehors, ce monde trop moche n'est pas prêt pour recevoir une telle musique.