Zeitgeist
- Label : Reprise
- Format : Album / CD
- Date de sortie : 10/07/2007
Que l'on ait été admirateur ou non des citrouilles de Chicago, on ne peut nier que la séparation du quatuor en 2000 aura été bien pénible pour la musique rock. Tout avait été annoncé à l'avance : une oeuvre qui aura porté le lourd titre officiel de ?dernier album', une tournée d'adieux mondiale aux dates triées sur le carreau, des sides-projects déjà annoncés, et de bien beaux mots en guise d'oraison funèbre de la part du maître de cérémonie. De l'eau a coulé sous les ponts, bien des groupes et des albums sont venus entraver nos oreilles de cérumen, mais la couleur des Smashing Pumpkins ne s'est jamais re-pointée à l'horizon depuis...
Puis, probablement mal remis de la déconfiture du bon mais trop gentil Zwan de 2003 et de la frustration d'un premier essai solo mitigé en 2005, voilà que le Dr Frankenstein ranime sa bestiole bien qu'amputée de deux membres, après ses sept années de rédemption, pour la monter sur le pavois tel un messie, quitte à ce qu'elle se retrouve sur le pilori. Car les temps changent, et le public et le rock vont des aléas de l'existence : le neo-metal a laissé des marques (en bien ou en mal, peu importe), un rock puisant chronologiquement dans le passé s'est instauré comme mouvement perpétuel de mode depuis 2001, et plus sérieusement et malheureusement la guerre s'est imposée plus sauvagement d'elle-même dans notre triste réalité. Soit trois bonnes raisons de ne pas couler un mythe des nineties que Corgan va défier en hissant à nouveau les voiles. De ce fait, comment de nouveau captiver la masse après si longtemps ? Et bien en mélangeant le tout dans un album du nom de Zeitgeist.
Le plus efficace pour commencer, c'est de rentrer dans le lard sans concession, et rien de tel qu'un bon gros rock énergique comme "Doomsday Clock". C'est donc le son qui frappe le premier lorsque se déclenche l'?uvre, très produite, brutale et gonflée à bloc... Mais l'on va s'apercevoir au fur et à mesure des plages que le métissage si coloré entre rock, heavy, glam, prog, psyché, dream pop, songwriting... a quasiment disparu. Tout comme pour le Machina..., on ne retrouvera à aucun moment la diversité qui se trouvait sur le gros Mellon Collie... bien sûr, mais pas non plus sur les galettes de même durée telles que Siamese Dreams et Adore. Cette patte indescriptible étant occultée, on se dit qu'on aurait du mal à identifier le groupe sur la plupart des titres sans la voix si caractéristique de Corgan, et découvre beaucoup de similitudes avec les superproductions, surtout neo-metal. Ce "Doomsday Clock" comme d'autres deviennent alors bien impersonnels confrontés à l'abondant répertoire du garçon et ses trois potes. Même "The Everlasting Gaze" avait un son peu commun, et il n'y aura guère plus qu'un "Bleeding The Orchid" ou un "Neverlost" pour aspirer convenablement à l'atmosphère réussie d'un "Stand Inside Your Love", voire d'un "Pug"... En voulant lancer sa résurrection comme le blockbuster de l'été, un petit arrière-goût de défaite pointe déjà à l'horizon. Mais le fait-il exprès ?
Cependant, Corgan n'est pas et n'a jamais réellement été à court d'idées, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, et aura eu au moins le mérite avec cette nouvelle livraison de façonner une nouvelle hypothèse d'échappatoire pour le rock. Car contrairement aux impressions novatrices que pouvaient laisser les écoutes de Siamese Dreams ou Mellon Collie, ce que l'on découvre tout au long de Zeitgeist est un rock basique, mais joué avec brio et jugeote. Un rock riche en riffs durs, en solo brûlants ou en sons de claviers savoureux du côté de Corgan, et en structures plus ornements rythmiques du côté de Chamberlain ; l'un ayant toujours été un excellent guitariste, l'autre un batteur intelligent. C'est cette opposition, ajoutée à cette surproduction qui donne ce côté à la fois vintage et moderne, comme si Corgan avait voulu bâtir un classique instantané. L'exemple le plus flagrant en est certainement "Tarantula", malin single 'poum tchak' pour les jeunes revivalistes du devant de la scène depuis 2001, dans lequel la puissance d'exécution sans commune mesure aux milliers de formations rachitiques du mouvement propulsera probablement le groupe en nouveau chef de fil (malin le Billy). Et de chef de file à... il n'y a qu'un pas, surtout à l'écoute d'éléments de morceaux annonçant le futur revival du heavy metal ringard des 80's ("7 Shades Of Black", "Starz", "Bring The Light"...). Certains penseront à du mauvais goût, d'autres une nouvelle fois à l'avant-gardisme, comme pour Adore à l'époque.
Il en résulte qu'à se pencher objectivement sur la nature même des mélodies, on finit par tomber de haut et se dire que Corgan s'est peut être précipité dans le gouffre de son concept. La plupart des thèmes et riffs sont d'une banalité à en être vulgaire, surtout comparés aux mines d'inventivité que sont les albums précédents ; au point qu'on retombe sur la même impasse que pour la production : la voix de Corgan est souvent l'unique indice pour identifier à quel groupe on a affaire. On aurait seulement pensé que Corgan en avait plus dans le sac à malice, et tel un écrivain finit déchu en professeur de Lettres, il ne tirera probablement le plus gros succès de Zeitgeist qu'à travers cet aspect 'leçon de rock pour jeunes incultes' en 12 chapitres. Ainsi, la longue parodie prog/post-rock "United States" tient plus d'une démonstration froide que d'un passionnant épisode épique tripant comme l'était "Silverfuck"... Jusqu'à "Pomp & Circumstances", ridicule moment de plénitude bouffé par le concept par le fait qu'il n'est qu'une 'chanson de fin d'album' -dont l'inventivité sonore régresse par rapport à un Adore ayant pourtant dix ans de plus au compteur-, on ne cessera de penser que le leader mégalo souffle bel et bien des braises froides depuis trop longtemps. Et qui mieux que lui en tant que citrouille devrait pourtant bien savoir qu'étrangement, moins on est cultivé, plus on devient un légume... Mais le fait-il exprès ?
Dans sa cartouchière, Corgan change également la donne au niveau de sa prose et de la présentation même du mythe Pumpkins. D'une gigantesque fresque peinte depuis des décennies, le chanteur met tout son univers aux oubliettes pour se focaliser pour la première fois sur la réalité nationale et internationale, au point d'en contraindre le graphisme même de l'oeuvre (on n'avait pas eu de pochette aussi terre-à-terre que la grande française au flambeau / on n'avait pas vu autant de jeunes coolos dans un de leurs clips). Ce qui jusqu'ici n'était que partie d'une constellation féerique, mystique ou romantique tout au plus, se transforme en amalgame conscient entre patriotisme et rébellion. Le plus souvent enveloppé d'une métaphore où se lient l'amour et la politique, Corgan touche alors un peuple hurlant de peur et de colère par quelques sentences faussement inoffensives : 'Is everyone afraid ?' dès le début du disque, 'Every turn is torture thought' sur "Neverlost", 'There's triumph through love' sur "Bleeding The Orchid" , etc... Tous les titres recèlent d'un double sens à peine dissimulé par son auteur, destiné à frapper un grand coup pour soulager le coeur d'une foule en pleine époque post-traumatique du 11 septembre. Or frapper, d'accord, mais qui ? Quoi ? La guerre en général ? On n'en sait pas beaucoup plus et c'est bien le problème : à hésiter à s'exprimer nettement, Corgan se révèle être très peu consistant dans son engagement autant que dans la poésie. Le concept militant se disloque du fait que l'idée ne va pas plus loin qu'une intention de compositeur, et pas d'humaniste. Mais le fait-il exprès ?
Zeitgeist est ainsi un dénouement dans la logique des choses si l'on admet que le The Future Embrance en solo (monochrome et discret, avec un pochette de pop-star) était bien l'antithèse totale d'Adore (chaleureux et en avance sur son temps, avec une pochette mystique), et soupçonner que le bonhomme a rebroussé chemin et refermé la porte (rappelons-nous : 'a door') pour en choisir une autre. Si Smashing Pumpkins doit devenir autre chose, qu'il en soit ainsi, en attendant d'entendre aussi magique qu'autrefois.
Et c'est peut être également dans cette optique que pour ce retour, Corgan mise gros et choisit de jouer cartes sur table. Car si l'on peut insinuer pas mal de choses quant à la véritable motivation d'une reformation que l'on avait cru strictement impensable -le gaillard ayant clairement déclarer en 2000 que l'histoire des Pumpkins avait tourné sa dernière page-, on a tous bien compris une chose : à défaut d'être réellement un dictateur, le groupe s'est avéré n'avoir toujours été que le projet d'un seul homme épris de lui-même, dont les autres participants ne seront jamais plus que des abeilles ouvrières, des exécutants. Et à l'écoute de ce Zeitgeist (dont on peut sortir un évocateur 'I want someone to follow as I lead...'), ici sans D'Arcy ou Auf Der Maur ni Iha et donc pourtant dans un duo identique à l'enregistrement de Siamese Dreams, on a ainsi la sensation que l'empereur est seul assis sur son trône orné d'or au sommet de la montagne qu'il a conquis ces vingt dernières années. Fatalement, la solitude commence à se faire pesante sur la plume du créateur. Ironiquement résonne toujours ce 'Mais le fait-il exprès ?' et l'unique perspective d'optimisme que l'on accorderait à Corgan, c'est qu'à bien y réfléchir le filochard pourrait probablement trouver son compte dans l'échec, vu qu'il n'y a rien de plus mégalo que de détruire de ses propres mains la beauté que l'on a créé...
(Pour l'instant) Zeitgeist retentit en triste résumé de la situation rock depuis que la flamme des Smash s'est éteinte, un jour de fin de millénaire : la forme prend le pas sur le fond, comme l'ego d'un homme sur son talent, comme la frange sur la créativité, tant et si bien que la calvitie de Corgan ne laisse plus grand-chose à l'arrivée... Même si reste quoi qu'il en soit le plaisir de savoir le 'groupe' de nouveau en activité, reste toujours en nous l'espoir que le magicien retrouve l'usage de sa baguette, pour à l'avenir nous enchanter à nouveau de ses charmes...
Alors : arnaque d'un mythe pourrissant ou chef-d'oeuvre sarcastique ? Hum...