The Suburbs
- Label : Universal
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 02/08/2010
Difficile de dire qu'il était attendu, ce troisième album de Arcade Fire. Pas de réelle attente, pas de véritable fébrilité. Pourtant, c'est bel et bien trois ans qui séparent Neon Bible de ce The Suburbs, trois longues années riches en péripéties personnelles et bien sûr musicales (Animal Collective a bien sorti 6 albums depuis, au moins...). Il faut dire que le groupe s'est montré bien discret pendant quasiment un an et demi. Surtout, il a pâti d'un deuxième album aux critiques extrêmement contrastés, faisant d'eux, pour une certaine frange de ces nabots binoclards à pulls rayés qu'on appelle "les fans de rock indie" le nouvel ennemi à abattre. A titre personnel, j'ai rarement vu un groupe se taper un tel torrent de haine. Ringard, grand-guignolesque, minable, sans originalité, "le chanteur a une voix vachement limitée, quand même". C'est un peu le risque quand on a sorti l'un des très grands albums des années 2000, c'est qu'on a plus droit au pardon. Et le retour de bâton est violent, pour le coup. Quand on pense que pendant ce temps-là, Lady Gaga et Sean Combs sévissent toujours en toute impunité...
Arcade Fire donc. Tout a été dit sur Funeral, et il faudrait vraiment être d'une mauvaise foi digne d'un ministre d'État pour ne pas reconnaître que cet album a de grandes qualités. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, dirais-je si j'étais politiquement correct. Je ne le suis pas. Il n'y a pour moi que deux types de personnes qui n'apprécient pas Funeral :
- Les cons (et il y en a beaucoup... l'autre jour encore, une collègue de bureau me confiait encore ? comme si ça allait de soi ? qu'elle n'aimait pas trop les Beatles)
- Les esthètes poseurs minables pour qui le succès est forcément un gage d'absence de qualité.
Neon Bible est un album plus compliqué à saisir. Il contient de très bonnes chansons, bien que l'une d'entre elle, "No Cars Go", soit du recyclage issu du tout premier EP. Mais bon, des titres comme "Neon Bible" (la chanson), "Ocean Of Noise", ("Anthechrist Television Blues") ne font guère qu'un remplissage correct. Oh bien sûr, c'était un bon album, mais ça semblait être le service minimum par rapport à sa qualité de successeur de Funeral.
Arcade Fire, donc, ne semblait pas être destiné à être ce genre de raretés incapable de foirer le moindre album, et ce troisième opus pouvait tout aussi bien être un ratage qu'une réussite. Win Butler l'annonçait comme un croisement de Neil Young et de Dépeche Mode, ce qui était loin d'être rassurant au premier abord. Et après plusieurs écoutes, il est toujours ardu de se prononcer.
Ce qui frappe, à la première écoute, c'est le changement radical de style. Neon Bible avait été enregistré dans une église, avec orgue et violon. Le son était donc plein, grandiloquent et parfois franchement lourd (putain, ce pathos sur Intervention). Avec The Suburbs, le son est beaucoup plus rêche, plus sec. On retrouve toujours les harmonies conséquentes, propres au groupe. Mais la guitare est beaucoup plus présente. Jusque là, Arcade Fire était une genre de grande fanfare rock'n roll slavisante. Il s'est transformé en super-groupe de rock indie un peu plus classique, à l'instar (pour ce qui est du nombre de membres et de la nationalité) des excellents Broken Social Scene. De fait, l'album en lui-même est beaucoup plus classique. 16 chansons, contre une petite dizaine pour les précédents albums (voilà qui nous rappelle les excellents Strokes, dans la façon de faire). Et il n'y a aucun réel temps fort. Mais il n'y a pas de mauvaises chansons non plus. La première écoute est aisée. Arcade Fire propose ? et a d'ailleurs toujours proposé, ce qui n'est pas un défaut en soi ? une formule accessible. C'est toujours le cas.
C'est après plusieurs écoutes qu'on se rend compte de la richesse des chansons. Certaines se distinguent particulièrement : "Modern Man", par exemple, titre de rock dans la plus belle traditions des dernières productions issues de Brooklyn, "Suburban War" et son approche mélancolique géniale, le très stoner "Month Of May" ou ma grande favorite, la bouleversante "We Used To Wait", qui est sans doute ? et je m'en rends compte avec effroi ? la chanson la plus Arcade Firenne de cet album.
Win Butler. C'était déjà perceptible dans Neon Bible. Alors qu'au départ, le groupe semblait reposer sur le duo Butler/Chassagne, le premier cité a clairement pris le pouvoir. Tout juste offre-t-il à son épouse l'étrange titre yéyé synthpop "Sprawl II", un morceau... étrange. Leur duo fonctionnait pourtant très bien et était d'ailleurs l'une des lignes de force de Funeral. Il est sans doute dommage de s'en passer. Mais Win Butler reste, quoi qu'on en dise, un excellent chanteur. Sa voix chevrotante et empruntée est l'âme d'Arcade Fire, et j'avoue avoir du mal à comprendre ceux qui ne peuvent pas le supporter. La perfection n'a jamais été rock, jamais.
Cet album est donc une vraie réussite. Arcade Fire a abandonné l'idée, vaguement caressée sur Neon Bible, de sortir un Funeral 2. Ils ont choisi d'évoluer, quitte à perdre leurs spécificités pour évoluer dans un registre plus classique, mais avec une qualité de composition dont peu de groupes aujourd'hui peuvent se targuer. C'était sans doute le meilleur choix, et on est content de voir que finalement, Arcade Fire a sans doute encore beaucoup de choses à nous offrir.