Barrett
- Label : EMI
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 14/11/1970
Il est des artistes dont il est difficile de parler.
Quoi qu'on en dise, on ne dira jamais assez bien, jamais assez complètement l'amour qu'on leur voue.
Syd Barrett pour moi est de ceux-là.
Comment bien en parler sans utiliser de superlatifs tels que
"visionnaire" ou "génie".
Sans évoquer une certaine modernité qui commençait déjà avec "Bike" ou "Jugband Blues".
La musique de Barrett paraît simple, mais elle est compliquée.
Tortueuse, elle traîne, elle dérape, elle frôle les murs et évite la chute à chaque instant. Mais à force de contorsions, au final elle retombe toujours sur ses pattes.
C'est l'effet que ça me fait quand je l'écoute à chaque fois.
Syd a déjà brûlé quand il enregistre ce disque.
Il est maintenant en convalescence.
Trop vite, trop rapidement, il est passé comme une étoile filante.
En trajectoire oblique.
Laissant les autres membres de Pink Floyd se partager l'héritage (qu'ils ne feront pas forcément fructifier, rendant leur musique plus armée, plus forte pour affronter les charts).
En 1970, Barrett c'est fait remercier depuis déjà quelques temps et a emporté quelques secrets avec lui.
Il les livrera encore quelques fois, lorsque la force et l'envie lui en dira. Sur une poignée de disques indispensables, dont celui ci fait partie.
Il y a eu The Madcap Laughs un peu avant. Un disque dont on ne se remet jamais totalement.
Syd ne se remet pas lui non plus, ne guérit pas, n'ira jamais mieux.
C'est gravé ici, sur ce disque.
On y entend cette voix frêle, un petit truc écorché, fatigué qui respire avec très peu d'air.
Il y a toujours ces accords qui ne vont nulle part, qui dérivent...
Etonnement, il n'y a jamais de tristesse dans cette musique là. Rien pour faire pleurer dans les chaumières.
Il m'arrive parfois de me demander ce qui l'anime? Ce qui l'a amené là? J'ai du mal à imaginer Syd Barrett à vrai dire.
A lui prêter une vie, des sentiments...
A chaque écoute, c'est la même chose. Tout file entre les doigts, on ne peut s'accrocher à rien, tout glisse, tout dérape.
La seule chose que je sais, c'est que j'ai appris à parler un peu le même langage que lui.
Ça n'a pas été facile, mais maintenant avec Syd, nous avons des conversations très intéressantes.
Nous jouons aux dominos durant de longs après midis et passons le temps ainsi. Sans chercher plus.
Ça suffit bien comme ça.
Je ne lui demande rien de plus, après avoir entendu "Wined And Dined".
Tout pourrait s'achever maintenant, c'était déjà beaucoup.
Je serais bien embêtée de vous expliquer à qui il s'adresse, pour qui est faite cette musique.
Moi même je crois que je ne la comprends pas totalement.
Elle n'est même pas désespérée. Je pense qu'elle attend. Elle est en convalescence, quelque part...
Elle est pour ceux qui tomberont dessus un jour.
Qui tomberont sur "Wolfpack" ou "It is Obvious". Elle vous glissera peut être aussi entre les doigts, s'accrochera en d'infimes morceaux à vos cheveux et puis passera son chemin. Il vous en restera toujours quelque chose.
Cette musique échappe complètement au temps et à son époque.
Elle n'a pas de cadre ou de référence. Elle invente quelque chose, sa propre langue.
Après ça, Syd Barrett ne dira plus grand chose au monde.
Il se taira à jamais.
Mais sa musique continue toujours de parler dans l'obscurité.