Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space
- Label : Arista
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 01/07/1997
Tout d'abord la pochette : présentée comme une tablette de médicament, elle nous renvoie à notre propre intoxication musicale. Le CD sera une pilule que la platine gobera. Pour le reste, suivre scrupuleusement la posologie. Toute la pochette contiendra des instructions sur les doses à prendre et les éventuels effets sur le sommeil ou la libido. Cette musique ne s'écoute pas n'importe quand, et doit être utilisé avec parcimonie : les effets sont immédiats et la descente est parfois longue. On a même vu des gens n'être jamais revenu de ce trip sonore. Ils flottent encore quelque part là-haut, dans les hautes sphères, et ce dès les premières secondes. C'est comme lorsqu'on est amoureux : on est béa, la réalité quotidienne devient tout à coup insignifiante, et on affiche un sourire radieux sans raison.
Comme un appel, le titre (définitivement culte) nous invite à l'évasion. Car pendant plus d'une heure il n'est pas question de poser les pieds sur Terre. Des guitares saturées et carillonnantes aux choeurs gospel en passant par des saxos déchaînés ou des violons poignant de grâce, on vogue dans un psychédélisme total. Fanfare folle pour fanfare de l'espace : on n'avait jamais entendu pareil bordel instrumental qui soit autant maîtrisé, aussi cohérent et surtout, surtout, aussi jouissif.
Oeuvre conceptuelle, façonnée de main de maître par son dérangé et camé créateur Jason Pierce, il s'agit d'une ode hallucinatoire à l'étirement, à la démesure et à toute forme d'échappatoire. Chaque seconde est substantifiée jusqu'à sa plus intense magnificence, que ce soit dans la fureur d'une tempête sonore ou dans l'apaisement d'une douce complainte déchirante. Témoignage artistique sur la drogue, cet album est le plus abouti de la discographie du groupe, là où l'obsession psychique est réifié à sa plus simple évidence. L'album s'ouvre sur un son de radar accrocheur et par l'annonce d'une improbable hôtesse de l'espace "Ladies and gentlemen, we are floating in space". Sa voix sexy annonce la couleur, et on se sent frémir des pieds à la tête à l'idée du décollage. Progressivement les chants vont apparaître, doux, cajoleurs, et on se laisse gagner par un apaisement et une relaxation sans égal. Dès ce premier morceau, superposition hypnotique de nappes vocales enchanteresses, on décolle très haut, emporté par ces paroles entêtantes qui reviennent sans cesse, se faisant écho, jusqu'à un incroyable dialogue à l'aide d'une voix doublée, triplée puis quintuplée.
L'enchaînement avec le turbulent "Come Together" est imparable : on secoue la tête dans tous les sens sous les coups de caisses, les reverb' des guitares ou le refrain plein de morgue et de suffisance éhontée : "come on ! come together !", soutenu par des saxos et des claviers fédérateurs. Le groupe ose tout. Et lance un appel à l'hédonisme. Impossible de résister.
Le groove à la basse sous fond de clavier cosmique sur "I'm think I'm in love" indique clairement qu'on est hors limite de l'atmosphère et que la gravité n'a plus lieu d'être, avant d'entamer une seconde partie plus enlevée et dynamique. Un piano, un clavier, un harmonica, des saxos pour des influences clairement soul et blues, seront conviés à la fête, fête de déjantés, à l'image du chant de Jason Pierce beaucoup plus mordant.
Ce type est complètement ravagé, un génie certes, mais irrécupérable car obsédé par les drogues et l'angoisse qui lui est lié : c'est pourquoi l'album s'orne d'une surcharge d'arrangements bouillonnant pour pallier à la douleur. "Je veux un peu d'amour pour faire fuir la douleur" lancera-t-il dans un chant tendre mais plaintif. Tout cette orchestration n'est qu'un exutoire aux angoisses de son créateur, à l'image du divin "All of My Thought", comptine à l'orgue et piano zébrée d'éclairs furibonds complètement chaotique.
S'évader pour oublier, c'est bien connu. Ici, le départ de la claviériste Kate Radley, muse et amante (mais c'est bien souvent la même chose, non ?) de Jason Pierce, condamnera ses efforts de voyages hypnotiques à devenir une longue agonie contemplative, où la beauté prendra toute son ampleur, car mise à nue complètement. Une surenchère instrumentale qui aidera à déployer toutes les facettes les plus poignantes d'une mélancolie insoutenable. "Stay with me", sa structure en étage, plus on monte d'un cran, plus il y a d'instruments et plus on atteint l'apothéose en matière d'émotions véhiculées, sa finesse dans le chant, soyeux et déchirants, et sa mélodie qui revient comme un mantra, représente un sommet larmoyant de grâce éperdue.
Bercé par cette langueur, on se prend alors de pleins fouet les morceaux suivant, visant à semer la confusion dans les esprits : influence garage, punk, shoegaze, rock furibond. "Electricity" est un coup de poing. Sous le déferlement, on se perd et on nage en plein psychédélisme. Car pour s'oublier et laisser de côté ses préoccupations envahissantes, il faut se laisser rouler sous les vagues musicales, ce que fait très bien le splendide "Home of the brave", démarré ballade mais finissant sous une couche de distorsions, qui s'enchaînera sans temps mort avec un "Individual", expérimental et compilant des sons improvisés à la limite du free-jazz. L'esprit, dans l'impossibilité d'analyser rationnellement les sons venant à lui, cèdera et ouvrira les portes à de nouvelles sensations. Un onirisme déviant. Un tourbillon sidéral. Un space-opéra rock.
Chamboulé, perdu, enivré, on succombe alors au charme impérial de "Broken Heart", sorte de musique de film pour une revisite de 2001 : Odyssée de l'Espace. Magistral, somptueux avec ces claviers puis ces cuivres royaux, d'une tristesse infinie, cette chanson déchirante serre les c?urs. On ne peut s'empêcher de retenir sa respiration, ses larmes (oui, c'est tellement beau qu'on en pleure, et l'effet est le même à chaque fois, et on pleure de pleurer parce que ces émotions sont si sincères, qu'on se sent vivant et que cette idée nous émerveille comme elle nous soulage, nous, éternels angoissés), à l'écoute de ces violons plaintifs et de ce chant mielleux et fragile. Jason Pierce nous emmène au-delà de l'Univers connu pour flotter dans l'éther, loin, très loin des petitesses de la Terre, là où la violence des hommes et des relations humaines fait autant de ravage sur les âmes sensibles. Avec lui, on met de côté tous les tracas, et on s'épanche, on se laisse aller, on s'en va vers une léthargie admirative.
Le grand déballage sonore qu'est l'instrumental "No God Only Religion" , avec ces cloches en ouverture, est un mix génial, sens dessus dessous, où tout est lâché, comme un exutoire. Cette surcharge instrumentale vrille la tête. On est ballotté tout du long. Ça n'arrête pas. Jusqu'à aboutir à la fascination.
Le lyrisme est poussé jusqu'à l'extrême, sans paraître pour autant boursouflé, car au-delà de l'atmosphère, dans l'espace sidéral, c'est bien connu, il n'y a plus aucune règle et la luxure peut s'étendre sans limite. Si Jason Pierce se fait cajoleur et berçant, assisté en cela par des violons sur "Cool Waves" , le refrain peut alors s'ouvrir sur des ch?urs gospel de toute beauté, pour aboutir à un sommet de poésie psychédélique et merveilleux à la fois. Les mélodies sont ici sublimées. Les paroxysmes atteints dans la grâce, la finesse, font écho à des explosions kaléidoscopiques, de sons chaleureux (ses voix soul, ses trompettes, ses flûtes, plus de cent vingt musiciens ont été invité à la composition de ce chef-d'?uvre). L'amplitude atteinte est vertigineuse. Tout simplement.
Dans ce tourbillon électrique, frissons et caresses se succèdent comme pour mieux suspendre le vol. Ce disque trouve un équilibre bricolé entre rock bruitiste et symphonie onirique afin de formuler la plus perverse des déclarations à l'amour.
Alors lorsque retentissent les premières notes de piano de "Cop Shoot Cop", dans une ambiance très jazzy, on dodeline de la tête, on claque des doigts, on ferme les yeux et on se laisse voguer. La musique entêtante et répétitive fera des allées venues, s'effaçant puis revenant. La voix nonchalante et complètement droguée de Jason Pierce s'immiscera de façon pernicieuse dans les esprits. "Jesus Christ die for nothing I suppose" sera-t-il lancé de façon totalement laconique avant que des éclairs de guitares archi fuzzées ne viennent semer la pagaille. Complètement parti sous l'effet des drogues, et nous aussi, l'auteur se livre à des considérations quasi-mystique, que seul les allumés peuvent saisir : est-ce que finalement tout cela a du sens ? Ces chagrins, ces amours factises, ces attachements, ce quotidien qu'on doit subir, est-ce que tout cela est important ? Ne vaut-il pas mieux se lancer dans une quête éperdue des paradis artificiels ? Au regard de la médiocrité des choses matérielles, il vaut mieux s'abandonner dans les substances psychotropes, qu'elles soient de nature musicale ou médicamenteuse.
L'immense jam fleuve noisy de plus de un quart d'heure qui traverse le morceau final en atteste : rien de mieux que ce bluff époustouflant de délire rock, qui atteint des sommets dans le psychédélisme. Le retour progressif du piano et des ch?urs lascifs sera presque un plaisir d'ordre sexuel. On a l'impression d'avoir traversé un rêve : avec ces mêmes boucles qui reviennent, ces voix angéliques et cette trompette en arrière fond, presque fantomatiques. Exaltantes, étourdissantes, assourdissantes comme caressantes, ces minutes interminables achèvent le voyage en une longue ostentation. On se sent infiltré de toute part par de nouvelles sensations, à la fois apaisantes et secouantes. C'est qu'on a traversé tellement de choses ! Une espèce de communion de l'ordre du divin.
Hymne de tout déjanté qui se respecte, cet album extraordinnaire, dont on voudrait qu'il ne finisse jamais, est un rendez-vous avec le céleste.