Superunknown
- Label : A&M
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 08/03/1994
Jusqu'ici, Soundgarden était un hair band intégré malencontreusement à la vague grunge de Seattle, révolution oblige. Pourtant rien à voir avec le bruitisme bariolé des réels activistes du mouvement. Au delà du métal, du grunge ou de tout autre exercice de style auquel pourrait amener une étiquette, apparu cet album monumental.
Quoi qu'en disent les plus sceptiques, le rock se sera frayé un nouveau passage, avec pour débroussailleuse un Soundgarden possédé. Une heure et quart dans une jungle brûlante, on ne s'en remet forcément jamais. "Let Me Drown" est un anaconda résolu à vous serrer dans ses anneaux pour débuter la descente aux Enfers : on va vous digérer lentement. "My Wave" rugit un prémisse power-pop - parfois Motown - à la sauce disto. "Fell On Black Days" hurle à la lune un blues faussement sage. "Mailman" est un pachyderme inquiétant, dont on ne perçoit que le souffle lointain...
A mesure qu'elle progresse, cette arche de Noé à contre-emploi enfonce le clou du cercueil, enterre les feu-metal de Metallica, feu-hard de AC/DC et feu-groupes phares des 70's & 80's, que nous ne reverront probablement que dans de risibles revivals, ou par de médiocres fanatiques élitistes en mal d'un passé révolu (tout le monde à une centaine d'exemples à citer).
Définitivement heavy (ce qui définit le mieux le groupe), mais du point de vue "phoenix novateur sur-vitaminé", avec "Spoonman" pour plus féroce étendard : aviez-vous déjà entendu pareille danse tribale auparavant ? Et depuis ? Hum... Il est clair que ce territoire n'est pas en pente douce. Passant de la brume ambiante ("Limo Wreck" et "The Day I Tried To Live", tendus) au félin rock'n'roll ("Kickstand"), et au piège farceur (l'arabisant "Half", ambigu), rien n'est à jeter ici.
La guitare tranchante ou désaccordée a depuis fait des petits chez pas mal de monde souhaitant prendre du muscle (Deftones, au hasard...). Certainement l'un des seuls disques où le solo de guitare -aussi compliqué soit-il- ne se ressent pas comme excessif ou comme passage obligé du déroulement d'un morceau. Mais comment peut-on continuer à faire de la musique où la guitare ne fait que sweep-tapping-masturbation de manche à longueur de temps ?! Mort de chez mort. Et si la basse est plus discrète mais pas inoffensive (l'apocalyptique "4th Of July") ni abrutie ("Head Down", délire boisé), la batterie est une véritable flore grimpante sur tout ce qui s'écoute : judicieusement présente mais jamais envahissante, sur tous les plans, au plus pertinent. Majestueusement lourde. Mais le plus bel instrument étant la voix rageuse et soul de Cornell, habité des pieds à la tête (à mille lieux de ses performances singées dans Audioslave). Ici, le chant et d'une puissance phénoménale, à en décupler le potentiel de frisson de chacun de ces 16 titres déjà surhumains.
L'incontournable "Black Hole Sun" (sombre siamois du "Heart Shaped Box" de Nirvana ?) fut le guide éclaireur de cette bible épique sur une résurrection imaginaire du rock. Une encyclopédie de riffs cagneux, au service du futur hypothétique d'un grunge au sommet.
Superunknown marque au fer rouge la fin d'une époque hallucinante du rock.