Badmotorfinger
- Label : A&M
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 08/10/1991
Dès les premiers riffs de "Rusty Cage", on est entraîné dans un tourbillon incroyable où il est quasiment impossible d'en sortir. La cadence de Matt Cameron est infernale et rivalise de férocité avec la guitare psyché de Kim Thayil. Chris Cornell hurle comme un fou et prend à peine le temps de respirer. Ce morceau, resté culte pour beaucoup, est littéralement décoiffant ! Et lorsqu'il ralentit soudain pour laisser exploser un riff lourd et puissant, on n'a plus qu'à balancer la tête jusqu'à se perdre dans l'énergie extraordinaire de ce groupe.
Des titres comme ça, Badmotorfinger en contient à la pelle. Il n'y a pas une seule faute de goût tout du long, c'est quasiment parfait. Ici, Soundgarden est en pleine possession de ses moyens et se livre à la libération de tout de son talent, dans un rock métal très lourd mais non dénué d'aspirations psychédéliques.
Chris Cornell n'a jamais aussi bien chanté/hurlé, ("Slaves & Bulldozers" où on se demande comment il fait pour ne pas s'éteindre la voix à force), plein d'exubérance rageuse, ses performances sont confondantes. Il semble carrément habité.
Les autres musiciens (rejoints par le bassiste Ben Shepperd) assurent avec brio un ton pesant, quelques fois relâché lors de courtes minutes plus apaisées et planantes ("Outshined"). Les guitares et notamment la basse laissent très peu de quoi respirer dans cette étuve. L'atmosphère est lourde, pesante, impressionnante, colossale ("Somewhere" ou le sublime "Holy Water"). On est encore loin des tons plus apaisés de Superunkown. Quant aux solos de Kim Thayil, ils imposent le plus grand des respects.
Là où Soundgarden se démarque, c'est par son extraordinaire unité. Chacun a son rôle à jouer, c'est cohérent, tout le monde tire dans le même sens pour produire des morceaux souvent longs, obscurs, étranges, terrifiants et complexes.
Le single "Jesus Christ Pose", devenu mythique suite à son clip stroboscopique, est ahurissant de rapidité, il donnerait le tournis tant il est exécuté avec une urgence invraisemblable. A son image, les titres comme "Face Pollution" ou "Drawning Flies" (avec son saxophone barré), très courts, sont de vrais bombes frénétiques, prêtes à exploser au visage.
Mais là où le groupe se fait encore plus imposant, c'est lorsqu'il compose une ambiance malsaine, riche et inoubliable, à l'instar des excellents "Searching With My Good Eye Closed" ou le dernier "Next Damage", sorte de trips psychédéliques anthologiques.
On a bien du mal à s'avouer la fin de cet album formidable, tant on cette musique nous saisit aux tripes. On a beau l'écouter dix fois, cent ou mille, impossible d'y surprendre le moindre relâchement ou autre défaut. Chris Cornell est quelqu'un de torturé et cela marque ses textes ou les chansons. C'est cela qui rend Soundgarden si passionnant ; quelqu'un qui n'est pas torturé, n'a pas autant de choses profondes à dire.
Badmotorfinger est un sommet du genre, une référence absolue et sans contestation possible une merveille de rock noir, abrasif et puissant.
Pourtant, à sa sortie en 1991, il faillit ne pas être remarqué !
Il faut dire, que cette année là, sortirent pêle-mêle, nombre de chef-d'?uvres : Blood Sugar Sex Machine des Red Hot Chili Peppers, Use Your Illusion I et II des Guns n' Roses, le Black Album de Metallica, Human de Death (le groupe culte qui inventa tout simplement le death-metal à lui tout seul) ... et bien sûr Nevermind de Nirvana. Dur donc de s'imposer. Certains groupes, comme les Smashing Pumpkins (avec le mythique et excellent Gish), faillirent s'arrêter là.
Soundgarden aurait du mériter tous les honneurs avec son (déjà) troisième album, sans doute un des meilleurs de cette année charnière. Seulement voilà, les ondes radios en décidèrent autrement, et il fallu attendre la fin du grunge pour que Soundgarden soit enfin reconnu. Et beaucoup apprirent alors qu'il s'agissait, non pas d'une resucée de Nirvana, mais d'un des groupes vétérans du grunge.
Quelle injustice ! Car Soundgarden méritait déjà, sur Badmotorfinger (avec son titre agressif qui fait penser lorsqu'on le prononce vite à un homonyme de "Badmotherfucker"), d'être rangé à la place qui lui était due : un géant de la scène de Seatle, aux côtés de Pearl Jam, Nirvana ou Alice in Chains. Aujourd'hui, à l'orée d'une carrière énorme, c'est chose faite ...
Badmotorfinger est une référence à redécouvrir.