Exit
- Label : P-Vine
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 19/10/2007
Voici une très grande découverte. Les quelques personnes s'étant enflammées à droite et à gauche sur la toile au sujet du jeune Shugo ne se sont pas plantées. Ce que réalise ce petit gars avec trois bouts de ficelle tient quasiment du prodige. J'avais rien vu venir : Exit dure 35 minutes, et le dessin de la pochette nous indique tout de suite qu'on entre dans le domaine de " l'art en miniature ", l'art qui ne cherche pas forcément à aller séduire l'auditeur, préférant lui demander de faire un effort pour s'approcher (avec une loupe de préférence). Le risque est parfois de tomber dans le timide ou l'insignifiant, c'est ce que je craignais un peu. Mais Shugo Tokumaru parvient à s'imposer naturellement. Même si nous sommes très loin d'Andrew Bird en terme de style, une chose relie à coup sûr les deux artistes : cette déconcertante tendance à aligner des mélodies sublimes et des arrangements redoutablement complexes en nous donnant l'impression que tout coule de source et que c'est facile. Shugo chante, joue d'une multitude d'instruments (plusieurs dizaines d'instruments-jouets semble-il), enregistre et produit. Il fait tout, et de manière artisanale, mais aussi de manière particulièrement pointilleuse. Tout s'embrique très logiquement comme dans un puzzle. Sur "Parachute", d'entrée, les guitares acoustiques en cascades scintillantes, le refrain hyper malin et entêtant, ensorcellent. Imaginons un croisement improbable entre le meilleur des Beatles et le meilleur de Pascal Comelade, le tout chanté en japonais, et on s'approchera peut-être un peu de ce que représente Exit, sans parvenir à soulever son mystère : on s'approche grandement de la perfection pop, pas besoin de gratter beaucoup sous l'apparence de bric à brac destroy, tant l'invention et la beauté mélodique explosent à l'unisson.
Ce disque possède en particulier la force d'être particulièrement euphorisant. Ceux qui ont vu The Taste Of Tea, cet hilarant et sensible portrait en creux d'une famille de timbrés japonais doivent savoir à peu près de quelle euphorie je veux parler. Celle qui survient quand on se rend compte que l'inconstance est un vrai trésor à entretenir. Shugo nous trimballe un peu où il veut, dans un valse multicolore (" Green Rain "), un instrumental cartoonesque (" Future Umbrella "), une ballade bien branque au refrain fédérateur pour les tapis de fleurs ("Button "), ou un punk-rock joué par une horde de playmobils (" D.P.O. "). Difficile de parler de l'apothéose " La La Radio " sans ressentir une émotion particulière. Un vrai modèle de chanson pop, future incontournable j'espère, sublime chanson à tiroirs (exit le couplet-refrain) qui n'en finit plus de s'élever ; quand on croit que ça ne peut pas monter plus haut, une ligne déchainée de guitare sèche solliloque, la pression monte, et tout décolle, dans un moment définitivement extatique. Shugo parvient à décrocher la lune, et une larme au passage.
Shugo Tokumaru avait déjà pas mal impressionné avec L.S.T., sorti en 2005 sur le label marseillais défricheur Active Suspension (celui de Domotic entre autres), et ce n'est pas avec Exit qu'il se fera mieux connaître sans doute, vu que le disque n'est même pas distribué en France et qu'il a fallu attendre plus d'un an pour qu'il soit distribué en dehors du Japon. Encore un truc qui me laisse penser que la qualité est inversement proportionnelle au succès, à de rares exceptions près. Mais il n'est pas trop tard pour découvrir ce grand songwriter surgit de là où on attendait pas spécialement grand chose dans ce domaine, le pays du soleil levant. Un mec parvenu à digérer totalement ses influences allant de la folk anglaise à la country américaine en passant par tout le minimalisme ludique initié par Comelade (auquel les japonais ont été plus réceptifs que les français d'ailleurs), et ceci sans renier son propre héritage culturel. Dans ce disque on entend aussi de petits instruments japonais, et Shugo n'emploie pas un mot d'anglais dans ses textes. Il nous démontre ainsi très simplement que le japonais est une langue très musicale. Au final, dire à quoi sa musique ressemble devient assez difficile. Le résultat est tout aussi singulier qu'extrêmement accrocheur. Respect.