The Drift
- Label : 4AD
- Format : Album / CD
- Date de sortie : 23/05/2006
Au petit jeu des interprétations, la pochette de The Drift représente déjà pour ses plus fervents amateurs une fabuleuse curiosité : cliché d'un sol planétaire inconnu, fascinant et inquiétant, contours d'une créature monstrueuse surgie des profondeurs de la nuit ou représentation métaphorique des pires horreurs tapies au c?ur de notre inconscient ? Probablement les trois à la fois...
"Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir". A l'image de l'inscription mettant en garde les imp(r)udents sur le point de franchir le seuil de la porte des enfers, on aurait également pu avertir le futur auditeur du onzième album studio (plus de 10 ans après Tilt) de Scott Walker qu'il s'engageait, de son plein gré, à se séparer de ces schèmes/structures de pensée que la société dite civilisée nous impose d'adopter.
D'ailleurs, il s'agit bien ici de mettre en exergue les effets désastreux de la modernité (développement technologique devenu incontrôlable, fanatisme religieux, individualisme, destruction de la nature, toute-puissance abusive des médias, appauvrissement intellectuel généralisé entre autres) responsables de "la dérive" (the drift en anglais) progressive des idéaux, des valeurs et plus globalement de la santé physique et mentale de toute l'humanité.
La référence aux évènements du 11 septembre, véritable traumatisme pour le peuple américain, tient évidemment une place importante au c?ur de cet album résolument sombre, pessimiste, hermétique, étouffant, horrifiant, choquant.
Scott Walker ne chante presque plus, il psalmodie. Tel le dernier survivant conscient d'un monde en dégénérescence, il incarne tour à tour la voix des victimes, des bourreaux et des observateurs muets, songeant vainement combler la solitude dans laquelle il se retrouve désormais plongé à jamais. Une longue complainte s'insinue dans les 10 prières qu'il incante. Chacune d'elle est traversée, transpercée, par des bruits inquiétants, surprenants, morbides : le cri d'un porc qu'on égorge, de déchirants hurlements de femmes et même Donald lui-même (oui, le sympathique canard de Disney, symbole de l'entertainment à l'américaine), devenu à l'occasion une horrible créature aux dents aiguisées prêtes à vous déchirer la peau et à vous arracher le c?ur.
L'ambiance est encore davantage obscurcie par les arrangements musicaux, alternants au sein de quasi chacun des morceaux des moments de furie à vous glacer le sang que les mouvements soi-disant plus apaisés servent en réalité à préparer. L'auditeur n'évolue pas en milieu balisé : les règles et les codes habituels (refrain, couplet, pont) sont violemment détournés, bafoués. Blasphème. Il croit pouvoir s'accrocher à un semblant de mélodie, il se heurtera à des ruptures de rythme sans crier gare. Il reprendra son souffle le temps d'un semblant de pause au sein du chaos, il sera subitement happé par une vague de terreur.
Puis, au fur et à mesure des écoutes, il apprendra à maîtriser ses peurs, anticipera les obstacles et finalement saisira enfin les nombreux messages dont regorge ce qui est en fait un repoussoir.
La lumière au bout du tunnel c'est aussi la dernière seconde de "A Lover Loves", le morceau clôturant l'album à l'issu duquel il semblerait que l'ultime mot soufflé par Walker soit "escape". Tel le chat tenant la souris entre ses pattes, paré pour lui asséner le coup de griffe fatal après s'être sadiquement amusé avec son pauvre petit corps fragile et meurtri, et la laissant finalement s'enfuir...
Alors, allez-vous oser défier à vos risques et périls le courroux du méchant matou ?