Evil Empire
- Label : Epic
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 04/04/1996
C'est bien connu, plus on s'attend à un truc énorme, plus nos illusions risquent de voir le jour quand l'heure viendra, et cet album a été fiévreusement attendu !
Quatre années après le coup de théâtre éponyme survenu sous les feux de la rampe de la fusion, comment survivre à son chef-d'oeuvre ? Comment surpasser ses hymnes immédiats ? Et sa pochette brûlante ? L'effet de surprise dissipé, tous mourrait d'envie de s'ankyloser les cervicales avec le gros son du quatuor californien. L'impatience des foules a fait de ce Evil Empire un album décevant ... Et mon cul, c'est du poulet ??
Tous attendaient hymnes sur hymnes jusqu'à régurgitation. A trop attendre l'immédiateté assurée des titres de leur premier album, le jugement sévère est tombé : le soldat s'est blessé, il n'est pas aussi puissant qu'on l'a connu. Que nenni ! Le soldat en question s'est juste fait plus réfléchi et prend du grade. Comme tout bon chevalier Jedi, le côté obscur est le pire ennemi de cette deuxième révolution sonore. Elle ne cède donc pas à la facilité, mature et entière, pour donner le meilleur d'elle-même.
Si la patte des guerriers est toujours la même, elle détient désormais une mise en place implacable. Vous pouviez auparavant headbanger à tout va sur ce rock hybride, ajoutez-y à l'avenir le langage manuel d'un MC, la chorégraphie instinctive d'un teuffeur, et les transes incontrôlables d'un derviche tourneur.
La prod' de Brendan O'Brien en est l'arme fatale de l'unité des 4 fantastiques : un son rond et soudé (cf. la putain de photo du livret), plus grunge lucide que métal monochrome. Cette teinte renforce l'aspect bien plus sombre que nous dévoile la machine, à la fois hip-hop déchiré et rock armaggedon.
Sang et eau pour une section rythmique massive, aussi bien dans les tourneries rock (l'hystérique "Snakecharmer") que dans le beat hip-hop ("Year Of The Boomrang", sur-lourd !). Sang et eau pour un Zack De La Rocha tiré à quatre épingle, un flow hurlant, poing fermé au dessus de la tête, plus rentre-dedans que jamais. Performance inégalée.
Les obsédés du solo couillu avaient trouvé du sang neuf chez le guitar hero instantané que fut Morello dès ses premiers démanchés. Ils attendaient la suite ('garçon !'), comme ils auraient attendu les 2 minutes de pogne obligatoires chez Kirk Hammett sur chaque plages de Metallica. Ils ont été déçus, et ce n'est pas plus mal ... Ici, le guitariste n'a déjà plus rien à prouver : il se métamorphose en habile metteur en scène, manoeuvrant les différentes humeurs d'un même morceau. Crescendos ou accalmies, déboussolements noisy ou convictions brutales ... Au delà du solo se cache le bruit à l'état pur que le génie a chiné, pour servir chaque passage des compos au plus profond (Dès "People Of The Sun", la guitare n'en est plus une ...).
Notons avec amusement le culot de la caricature des parties solos qui, paradoxalement, n'en deviennent que plus mythiques (le légendaire solo de "Bulls On Parade", dédicace à tous les bigots).
Le menu est incontestablement plus riche que le précédent festin : les activistes multiplient les coups de collier sans décrochages foireux, alignent plans sur plans jouissifs, d'autant plus trippants qu'aucun n'a pour intention de s'affranchir des titres. Ces structures millimétrées construisent un morceau blindé, les morceaux, eux, scellant un album homogène à l'épreuve des balles. Un film de propagande dans un abri atomique. Intouchable. Du coup, il ne s'agit plus que de riffs à tout bout de champ (de bataille), mais de grooves solides auxquels Morello s'applique à nous faire vibrer. Les parties jungle enragées de "Tire Me" ou le psychédélisme dansant du refrain de "Without A Face" en maigres exemples, parmi kilomètres d'onomatopées guitaristiques. Le tout est à judicieusement considérer comme la bombe d'un attentat : si vous la forcez à exploser, vous en prenez plein la gueule et le message est bien passé, tellement il n'est pas sans conséquences.
Cet album ultra sous-estimé a effacé le groupe un temps pour mieux l'encenser (à tort ?) à la sortie du Battle Of LA pourtant moins inspiré. [NB : pour exemple, les refrains prévisibles de ce dernier se contentent de citer, un peu trop systématiquement, le titre de son morceau à coup de riff à l'unisson].
Heureusement qu'on ne peut pas éradiquer un disque de Rage Against The Machine aussi facilement ... La majorité a beau jadis s'être trompée, elle aura toujours la possibilité et le choix, de basculer. C'est ça la lutte !