Vauxhall And I
- Label : Parlophone
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 14/03/1994
Pas totalement remis du split douloureux des Smiths, Morrissey, après quelques albums solos moyens comme Viva Hate, Kill Uncle, et Your Arsenal, semble lessivé. Son groupe n'est pas à la hauteur, et son dernier album, s'il contenait quelques grands morceaux comme le somptueux "Seasick, Yet Still Docked" et rappelait qu'il pouvait être encore capable d'insuffler danger et beauté dans ses morceaux, n'atteignait toutefois jamais la splendeur des Smiths d'antan.
Et surtout, ce disque et la tournée qui suivit allaient marquer la fin de l'idylle entre le chanteur et la presse. Avec des morceaux comme "The National Front Disco" ou "We'll Let You Know", Morrissey faisait preuve de maladresses étonnantes, quand on connaît l'attention qu'il porte à ses textes habituellement.
Ajoutez à cela un comportement scénique douteux (il s'enveloppera dans l'Union Jack), et vous obtenez le plus invraisemblable, le plus improbable des scénarios : autrefois vénéré par la presse, Morrissey se voit accusé de racisme. Le chanteur, humilié et blessé, se retire, et beaucoup y voit une fin de règne pathétique. Suivent deux ans de purgatoire, certainement les plus douloureux de sa carrière.
Mais ces deux années de frustration vont donner lieu à une réaction incroyable du Moz. Persuadé que le prochain album qu'il enregistrera sera le dernier, Morrissey veut se retirer de la manière la plus flamboyante qui soit, lavant l'affront qu'il a subit. Vauxhall And I, sorti en 1994, sera la réponse la plus fantastique lancée à ses détracteurs, et la critique ne pourra que s'incliner respectueusement une nouvelle fois devant lui.
Tout commence par "Now My Heart Is Full" et par un son de guitare venu de nulle part, elliptique et enveloppant, qui crée une tension incroyable. Impossible dès lors d'écouter distraitement l'album, tant cette introduction est prenante. Le décor est planté en quelques secondes : l'heure est grave, et Morrissey a décidé de frapper très fort.
Deuxième choc : la voix. Jamais il n'avait chanté comme ça, et force est de constater qu'il n'a plus chanté comme ça depuis.
Les premiers mots de l'album sont révélateurs de son état d'esprit à l'époque : "There's gonna be some trouble, a whole house will need re-building" ; la voix est profonde, appliquée, la tension est insoutenable et éclate au refrain "Now my heart is full and i just can't explain". Le morceau est d'une force incroyable, les guitares sont puissantes, soutenues par une rythmique impeccable. Même la batterie est littéralement bouleversante, Woody Taylor cognant sur ses fûts comme un possédé.
Morrissey, après avoir psalmodié une dernière fois "so, so...", cède la place à ses musiciens, en état de grâce (ce qui ne s'est produit que sur Vauxhall And I, l'inspiration et la classe de Morrissey ayant réellement déteint sur eux). Le tout laisse pantelant, euphorique, avec une seule envie : réécouter au plus vite ce sommet ! Après une telle claque, je me suis demandé s'il serait capable de tenir ce niveau tout le long de l'album, le reste du disque balaiera évidemment le moindre doute.
La basse sèche et angoissante du morceau suivant "Spring Heeled Jim" instaure un climat d'une noirceur absolue, on est bien loin de l'ironie mordante des Smiths. Morrissey a tombé le masque, la guitare sautillante du génial Johnny Marr n'est plus et les vaines tentatives de ses guitaristes de sonner comme lui n'ont plus cours.
Les sons se font donc menaçants, à l'image de cette guitare lancinante à la limite du larsen qui sous-tend tout le morceau. "Billy Budd" enfonce le clou avec son riff teigneux, terriblement efficace et addictif. Les guitares se déchaînent, la basse est énorme et en deux minutes et des broutilles la messe est dite. Mais comme d'habitude chez Morrissey, la violence reste d'une classe absolue, le chant se gardant bien de virer dans le démonstratif. "Hold On To Your Friends" rétablit le calme après la tempête. Cependant celui-ci n'est qu'apparent. On ressent clairement le malaise du Moz. Les paroles sont moins sibyllines qu'avant, elles sont même franchement directes et montrent Morrissey en pleine résignation, comme fatigué de lutter : "My patience is stretched, my loyalty vexed". On retrouve cette impression de gravité tout au long du disque, qu'il croyait être son chant du cygne.
Le single "The More You Ignore Me, The Closer I Get" avec ses guitares qui se superposent (on en dénombre cinq au bas mot), met en lumière le travail incroyable de production de Steve Lillywhite et l'inventivité permanente des musiciens. Tout comme "Now My Heart Is Full", la première écoute de ce morceau est renversante, les inflexions de voix de Morrissey sont phénoménales. Il en profite d'ailleurs pour régler quelques comptes avec ses anciens collègues des Smiths avec lesquels il fut en procès : "Beware ! I bear more grudges, than lonely high court judges".
La mélancolie s'installe avec "Why Don't You Find Out For Yourself" et ses ch?urs déchirants. Et se prolonge avec "I Am Hated For Loving", qui évoque ce que Morrissey a subit : "Anonymous call, poison pen" pour finir par cette déclaration au combien typique du Mancunien : "I still don't belong to anyone, i'm mine".
Les clarinettes de "Lifeguard Sleeping, Girl Drowning" créent la surprise et drapent le morceau d'un voile mortifère. Morrissey retrouve ici son cynisme hautain, et se plaît à faire mourir la fille de la chanson. Le maître-nageur, lui, se réveillera trop tard, inconscient du drame qui s'est joué en son absence : "When he awoke, the sea was calm, and another day passes like a dream". La fin du morceau, avec sa harpe lointaine, donne l'impression d'émerger d'un rêve.
Dans "Used To Be A Sweet Boy", Morrissey évoque son enfance avec pudeur. Là encore, l'atmosphère reste tendue, troublante. Comme il le chante dans le morceau, quelque chose a déraillé, "Something Went Wrong".
On approche de la fin du disque et le niveau ne faiblit pas, bien au contraire. "Lazy Sunbathers" et sa montée finale annonce le dernier grand moment de l'album, "Speedway". L'heure est au règlement de compte, et la tronçonneuse qu'on peut entendre au début du morceau ne laisse pas de doute à ce sujet. Morrissey s'en prend violemment à ses détracteurs : "All of the rumours keeping me grounded", avant d'ajouter un troublant "I never say that they were completely unfounded". La fin du morceau est phénoménale, un orgue démoniaque fait son entrée, la batterie va droit à l'essentiel. C'est d'ailleurs sur un coup de caisse claire sec et définitif que s'achève l'album, ultime pied de nez d'un Morrissey conscient d'avoir enfin sous la main un album digne de ce nom.
Vous l'aurez compris, Vauxhall And I m'a bouleversé. La première écoute a été un choc déterminant pour moi. Et depuis, à chaque fois que je sors un disque de son boîtier pour la première fois, je recherche ce même sentiment. J'ai passé le cap du millier d'écoutes depuis longtemps déjà, et à chaque fois l'album gagne en profondeur, en tension, en beauté. Et toujours impossible de l'écouter en dilettante, il ne peut s'apprécier que du début à la fin, tant l'ensemble est homogène.
Avec Vauxhall And I, Morrissey signait un retour magistral et l'album le plus abouti de sa carrière (celle des Smiths y compris). Un chef-d'?uvre. Son chef-d'?uvre.