Blood Mountain
- Label : Reprise
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 01/09/2006
"- Monsieur, vous êtes un vil personnage et votre physique ingrat vous ferme à jamais les portes de mon c?ur !
- Marquise, j'entends bien vos griefs, mais j'écoute Mastodon...
- Je vous aime !" (Flaubert, L'éducation Sentimentale...)
Avant Blood Mountain, je n'avais jamais écouté ce groupe. J'en connaissais la réputation croissante, l'engouement qu'il suscitait dans toutes les rédactions, mais surtout qu'il y avait des vrais morceaux de Today Is The Day dedans... Et là, me concernant, ce fut l'argument décisif au moment de l'achat de l'album... Ça et le fait que j'avais rarement contemplé une aussi belle pochette, à la fois mystique et aux couleurs chatoyantes. Avec de tels arguments, je voyais assez mal comment je pourrais être déçu et regretter mes quelques euros, aussi mollement gagnés soient-ils...
C'est donc fébrile et impatient de retirer l'emballage plastique du CD que je rentrais chez moi (j'en profite pour raconter un peu ma vie, je suis sûr que ça plaît et ça ancre bien ma chronique dans le réel. "Live in the now !" disait un grand philosophe des années 90...). Je parcours le livret et les illustrations sont à tomber, d'une beauté graphique époustouflante et d'ure rare originalité. Et quand en plus je découvre que Scott Kelly, de Neurosis, s'incruste sur un titre ("Crystal Skull"), je suis alors certain de tenir entre mes belles mains fraîchement manucurées par une jeune Cambodgienne, étudiante ERASMSUS que j'ai rencontrée la veille au soir par hasard dans un bar à hôtesses, un disque majeur, une pièce rare, le truc qui va tourner en boucle jusqu'à l'écoeurement absolu.
"The Wolf Is Loose" explose dans mes baffles... Rythme effréné, tourbillons de voix hardcore, je vis la chanson les yeux collés aux textes. Ils n'écrivent pas des conneries les énergumènes ! Des paroles vraiment chiadées pour le coup, en totale adéquation avec le visuel. La parfaite unité, y a pas à dire. Et au bout de deux minutes, le choc, l'étourdissement, mes oreilles vacillent tel le vase en porcelaine de grand-mère lorsque, à six ans, je heurtais le guéridon en jouant avec mes playmobils : une harmonie de guitares digne du meilleur heavy-metal, un pont d'émotion qui me donne le tournis, quand derrière la batterie roule à n'en plus finir. S'en suit une transition mélodique avec une des meilleures lignes vocales qu'il m'ait été donné d'entendre, que je passe et repasse encore, persuadé que j'ai mal entendu, mais non, ce titre est une tuerie, il n'y a plus qu'à s'incliner.
Après ça, Mastodon peut bien faire ce qu'il veut, j'en n'ai plus rien à battre. Mais non, ils enchaînent, les enfoirés. Une fois qu'ils ont pris la gorge et les tripes, ils ne lâchent plus, ils vous secouent, vous meurtrissent l'âme et le corps. "Crystall Skull" : du Neurosis qui aurait remplacé ses errements post-core par un délire psychédélique. L'intervention de Scott est au poil de cul (que n'avait pas la petite eurasienne soit dit en passant), comme toujours suis-je tenté d'ajouter. Puis vient "Capillarian Crest" et son riff alambiqué, tout tordu... À la minute, je m'évapore dans les brumes d'un psychédélisme flamboyant où les guitares me ravissent... Bon sang ! Quel passage instrumental ! Quelle dextérité ! Quel talent...
Le truc, c'est que je pourrais citer tous les morceaux tant ils sont originaux et comportent tout ce que j'aime fondamentalement dans le metal : la technique, l'inventivité, la brutalité, les harmoniques, la folie de compositeurs illuminés qui, après avoir écouté leurs productions antérieures, atteignent avec Blood Mountain la quintessence de leur art. Ils prouvent, s'il en était encore besoin, que c'est là que tout se joue, et que les détracteurs du rock dur se fistent l'?il en continuant encore et encore à dénigrer ce style. Certes, les influences du groupe sont palpables. Elles sont extrêmement variées mais néanmoins discernables : Mastodon n'invente rien. En littérature, on appellerait cela de la "critique créative." D'?uvres déjà existantes, ils en créent une nouvelle. Je ne parle pas de copie, d'épigone insipide trouvant incroyablement branché de refaire à la lettre ce qui marchait il y a trente ans. Les membres de Mastodon ne sont pas des poseurs pour magasines de mode : ils pensent, ils jouent, ils innovent, malaxent, triturent et déforment jusqu'à l'inconvenance leurs influences pour les transcender, distiller une musique qui caresse après le coup... Un amant brutal qui vous lirait de la poésie romantique et vous initierait au mysticisme, au tantra...
Quand l'album se termine sur l'instrumental "Pendelous Skin", je garde un goût de trop peu dans la bouche... Je tente de me lever pour relancer la machine, mais mon équilibre est resté quelque part entre les pistes... Je repense alors à cette heure que je viens de passer allonger sur mon plumard sans rien faire d'autre qu'écouter, sans même avoir envie de faire autre chose, déconnecté un instant de tout, du monde, du matériel, de mon corps engourdi...
Les groupes capables de proposer de tels voyages, de telles introspections, et de vous captiver (de vous capture même) avec autant de génie sont excessivement rares. Mastodon, le temps d'un Blood Mountain y parvient sans sourciller, sûr de son fait, de son charisme, de son emprise... Un album à recommander à tous et d'utilité publique, histoire de parfaire son éducation musicale contemporaine.