The Moutain Daylight Time
- Label : Division
- Format : Album / CD
- Date de sortie : 2005
Il y a quelque chose de complexe (et de contradictoire) à vouloir sublimer la brutalité.
Pour réussir à transformer le noir en blanc, il faut prendre son temps, laisser mûrir les choses, ne pas hésiter à tempérer ses propos pour mieux augmenter la tension à suivre, encadrer sa furie par des pauses, histoire de récupérer son souffle.
Et en cela, Kehlvin y arrive très bien.
Capable des tempos les plus doux et rêveurs comme des passages les plus lourds et écrasants, le groupe suisse construit petit à petit de véritables monuments de noirceurs. Là où le groupe veut nous emmener, c'est dans ce tourbillon de rage et de fureur, où se mêlent guitares déchaînées, tempos metal et hurlements hardcore sans concession, véritable massacre en règle radical et d'une noirceur insondable. Echo des frustrations, d'un désespoir latent et impressionnant, cette furia massive témoigne d'une violence intrinsèque s'érigeant face à un monde de froideur à la superficialité trop lisse. Mais cette volonté, cette colère intérieure, visant à tout expulser d'un coup, repose sur une émotion incroyablement forte et profonde, qui ramenée à la surface par cette musique lourde et agressive, sera embellie, voire magnifiée.
Les climats surfent sur une dynamique vigoureuse pour mieux mettre en relief des tempos de plomb, véritablement assommant ou bien des hurlements à frémir, sortis avec toutes les tripes, impressionnant dans leur gravité et leur intensité émotionnelle. Aucune concession n'est de mise. Parti pris dans la radicalité, Kehlvin met sur un pied d'estale les pulsions les plus basses et la sauvagerie la plus brute.
Pour mieux exploser, la musique de Kehlvin emprunte des voix ascendantes, se laissant librement aller dans les crescendos et les retombées de fièvre. Chaque tempête sera mise en valeur par des passages atmosphériques, lents et d'une beauté absolue.
L'ensemble qui aboutit de cette combinaison apparaît d'une unité sans faille, cohérent et logique, conférant une teneur mélodique de bout en bout, véritablement époustouflante, à une musique qui revêt un aspect distingué malgré la lourdeur environnante. Cette façon de jouer avec les décibels provoque des sensations enivrantes, se carambolant sans cesse pour des contacts étincelants.
Dans chaque coup perçu, dans chaque déviation ralentie, dans chaque importance accordée aux passages instrumentaux, on ressent cette même résultante unique qui laisse éclater la violence dans tout ce qu'elle a de plus beau, de plus tragique et de plus céleste. Le désespoir face à la morosité et la lutte contre les remparts transparaissent dans ce qu'ils ont de plus délicat et de plus véritable. Insoumission, refus des codes et amours pour l'évasion et la grâce : tous les ingrédients du post-core sont là.
A cet exercice Kehlvin s'érige en soldat d'une armée des ombres, marchant dans le sillon des héros mythiques Isis ou Neurosis, héraut d'un art naissant, mettant en mouvement et en lumière, les aspects les plus violents de la nature humaine. Teigneux comme romantiques, ces groupes là, font fonctionner tout un microcosme actif qui refuse tout compromission et dessine un mouvement qui commence tout juste à définir ses contours : noir, complexe, long en bouche, fulgurant, flamboyant et porté sur les divagations atmosphériques. Le post-core, tout en se faisant le porteur d'une turbulence inflexible, redonne à nouveau à la musique en général, et au métal en particulier, une nouvelle liberté.
Avec Kehlvin, comme avec les autres, il n'y a aucune entrave: la rage fait ce qu'elle veut.