Self Portrait
- Label : EMI
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 02/03/2009
Jay-Jay Johanson est réellement un artiste aventureux. Alors qu'il détient les clés d'un Trip-Hop de qualité exceptionnelle, il n'a pas hésité à prendre à contre-pied son public et les critiques sur deux albums d'electro d'excellente facture mais incompris. Alors qu'on pensait avoir retrouvé son style des débuts sur le fantastique The Long Term Physical Effects Are Known Yet, le voilà qui nous surprend une nouvelle fois.
La superbe pochette de son nouvel album et son titre, Self-Portrait, laissaient présager une ?uvre intimiste, et c'est effectivement le cas. Jäje prend à nouveau des risques en abandonnant les machines qui font succès depuis plus de dix ans. Sur Self-Portrait l'électronique se fait très discrète : tout au plus trouvera-t-on quelques nappes de synthétiseurs en fond sonores sur quelques morceaux. Désormais, c'est avec un piano que Jay-Jay s'exprime. Et cet instrument va se révéler idéal pour exprimer l'état de morosité dans le lequel se trouve Jay-Jay. Au cours de cette dernière année, il semble avoir beaucoup souffert, et Self-Portrait est empli d'une tristesse infinie, bien plus que sur n'importe quel autre de ses albums.
Le piano est donc à l'honneur sur ce disque. Parfois, il est le seul accompagnement de la voix de velours du crooner, comme sur le déchirant "Liar". Discret sur le torturé "My Mother's Grave", il se fait pesant et tendu sur un "Bleeding Nose" plein de souffrance. Ce dernier morceau est vraiment très violent, que ce soit au niveau du thème, des paroles, du chant ou du jeu de piano.
Lorsque le piano est accompagné, les arrangements somptueux concourent à créer de véritables perles noires. Cordes, pizzicati, clavecins, percussions discrètes confèrent à ces morceaux une intensité dramatique rare. L'ouverture "Wonder Wonders" est d'une beauté à glacer le sang. Malgré son ambiance jazzy, la mélodie et la voix fragile de Jay-Jay expriment une rare tristesse. Mais cette tristesse est nuancée : avec "Lightning Strike" et "Autumn Winter Spring", l'association de percussions mystérieuses et de cordes élégiaques donne naissance à des morceaux clairs-obscurs hallucinants de grâce, plongés dans une sorte de torpeur enivrante. "Trauma" et "Medicine", au contraire, ne font aucune concession. L'atmosphère est extrêmement froide et sombre, sans aucune équivoque, par l'utilisation d'angoissantes percussions et nappes de synthétiseurs. "Make Her Mine" est peut-être un peu plus chaude, mais c'est un véritable cri de détresse, où les violons tragiques soutiennent admirablement la voix suppliante de Jay-Jay. Quant à "Sore", c'est une sinistre marche funèbre, au rythme ankylosé et se finissant sur une terrible partie instrumentale.
Les textes de Jay-Jay accentuent cette impression de malaise. Pudique mais très juste, l'artiste neurasthénique nous parle de trahison (?If I tell you I love you, would that make me a liar too?'), de solitude et d'isolation (?The sound of silence is what's left when the ghosts come out at night'), de jalousie et de violence (?Broken nose, broken heart, the healing process doesn't know where to start') ou du regret de l'être aimé. La plume du Suédois est d'une sensibilité extrême, sans aucune concession mais ne tombe pas dans le misérabilisme.
Self-Portrait est une ?uvre magistrale issue d'une âme en détresse. Musicalement inspiré, Jay-Jay Johanson met en musique son état inquiétant. Il souffre énormément, et l'écoute de l'album est saisissante, douloureuse, nous faisant entrevoir une partie de son désarroi. En résulte une ?uvre incroyablement sombre, complexe où l'alchimie entre composition, arrangements, chants et écriture est impressionnante. Complètement habité, chanté avec passion et au bord de la rupture, ce terrible autoportrait a tout d'une authentique toile de maître.