Elegies To Lessons Learnt
- Label : Beggars Banquet
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 01/10/2007
ILiKETRAiNS raconte des histoires fascinantes. Soignant ses ambiances crépusculaires, le groupe se complait à livrer des contes gothiques d'une morbidité étonnante, qui colle à merveille à la lenteur et la majesté de la musique de cet album.
On découvre ainsi des anecdotes sur le Grand Incendie de Londres en 1666 ("Twenty Five Sins"), le suicide de Donald Crowhurst ("The Deception"), l'assassinat du premier ministre britannique ("Spencer Perceval") ou encore le procès des sorcières de Salem ("We Go Hunting"), pas très joyeux en tout cas, et qui plongent l'auditeur dans un marasme cramponnant. On ne pourrait même pas dire qu'il s'agisse de la bande-son d'une marche funéraire : l'abattement sans nom de l'album se situerait en fait après, plus loin encore, quand tout est fini, qu'il n'y a plus rien à dire et qu'il ne reste que des cendres éparpillées ou un squelette rongé de vers, et que l'on rigole alors nerveusement en ce disant que ce monde est bien désespérant. Au travers ces histoires riches, qui revisitent le passé de l'Angleterre, le groupe expose clairement que le monde n'a jamais été qu'un ravage, un gâchis incroyable, dont est banni tout espoir, malgré des dehors factices.
Inspirée par les catastrophes et une certaine absurdité qui s'en dégage, leur musique se drape alors d'un lyrisme fait de montée en puissance, de répétition à coller des frissons, de tempo qui cogne et cogne encore. S'appropriant un cadenas post-rock (le producteur Ken Thomas est celui de Sigur Ros), on retrouve ainsi l'habituelle batterie martiale, une production de cathédrale, des déflagrations de guitares appropriées lors de crescendo sublimes, accompagnées d'un chant d'outre-tombe, de nuances mélodiques, d'à-plats subitement doux qui succèdent à des explosions qui gagnent du souffle et de la personnalité. Pendant ce temps Dave Martin hypnotise de sa voix sépulcrale, profonde et grave, souffle des mots crus et noirs, relents de meurtres, de trahison ou de vengeance. Par moment il gonfle sa poitrine et va chercher du coffre au plus profond de son poitrail de croque-mort. Sommets de mélodie blafarde mais bluffant, "Twenty Five Sins" ou bien "Remant of army", et son riff fantomatique qui revient et revient encore, glissant parfois vers le dérapage si la main fatiguée à manqué la corde, tandis qu'une voix se fait l'écho en arrière fond du débit monocorde de Dave Martin, dressent un tableau fait de touches noires qui se superposent à d'autres touches noires.
Lorsque le ton s'emballe ("We Go Hunting"), ce n'est que pour mieux retomber dans un fatalisme ensorcelant (cette basse remuante qui annonce la tempête en forme de valse mortelle). Le groupe se plaît dans le malsain et le lugubre. Il en explore tous les trésors. Il n'y a qu'à voir les titres des compositions, à faire plomber n'importe quelle ambiance : "We All Fall Down", "The Deception" ou bien "Death Is The End". Tout un programme...
Une espèce de fascination nous saisit à l'écoute de cette annonce mortuaire sur "Come Over", pourtant muée en déclaration poétique de toute beauté avec ses arrangements à la guitare sèche, violons, ch?urs et cuivres maladifs. Profond, riche en moment de bravoure, d'une intensité rare, cet album plonge et plonge encore plus loin dans les tréfonds ravagés de l'âme et de ses déboires, dans un monde pourri jusqu'à la moelle et qui pourtant garde une authenticité sans pareille, presque virginale. Une beauté fragile qu'on va retrouver dans les échos brouillés de "Epiphany", intermède dark, ou bien dans le piano, les violons et les ch?urs angéliques de "Death Is The End", qui ne pouvait pas mieux conclure l'album. Une note finale délicate mais aussi saisissante. Car au bout de presque une heure de musique inouï mais morne au possible, c'est l'aveu d'échec : il ne subsiste aucune, mais alors aucune, trace d'espoir.
A l'image de sa somptueuse pochette, la musique de ce groupe est noire mais sublime, élégant et légèrement angoissant. Tout nous parait d'une beauté incomparable, touchant la grâce, dès que les guitares s'entrelacent, que la voix gutturale de Dave Martin se manifeste et pénètre notre être, que le ton progresse dans une éclatante libération de toutes ces folies ténébreuses. On sent bien que tout cela est malsain (les coups de batterie écrasant de "Twenty Five Sins") mais on ne peut s'empêcher de persévérer dans une admiration sans cesse renouvelée. Les complaintes prennent le temps de s'épanouir, d'instaurer leur climat particulier, intime presque, et obscur, jusqu'à ce que l'emprise soit entière, auquel cas les apogées prennent encore plus d'ampleur. Les esprits impressionnables sont les plus à même d'être subjugués par l'univers du groupe, composé de menaces, de secrets touchant et de confidences cachées des histoires lugubres. A ce titre "We All Fall Down" se révèle admirable en tout point, sorte d'accessit à l'évasion la plus totale.
On navigue très loin sur cet album, en des eaux tortueuses certes, mais dont les méandres, proches de Styx, coulent jusqu'à des terres inconnues, fantastiques et époustouflantes. Remuante, la musique de iLiKETRAiNS sait se faire suffisamment langoureuse pour charmer, jusqu'à ce que les éclats ("The Deception", "Death Of An Idealist") entraîne l'auditeur dans une spirale hypnotique. Apologie de la mélancolie, réussissant à la justifier, l'album est un voyage dont on ne revient pas indemne.
On y croise des fantômes, des arpèges de guitares cristallines emmenés par une rythmique appuyée, qui tournent et tournicotent pour franchir à chaque spire un pallier dans le merveilleux, pour ne retenir pourtant qu'une incroyable beauté fantastique. Et cette tendance tenace à se faire sévère, fataliste jusque dans sa moelle et son sang, pour ne déverser qu'à la face du monde une noirceur implacable et d'une logique désespérante. Envoûtant et passionnant, cet album démontre toute sa vigueur et sa beauté intrinsèque à force de persuasion et de martèlement.
Il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire la musique de iLiKETRAiNS, post-rock ne suffisant pas de toute évidence.
Lorsque la progression dans l'intensité atteint son point de non retour, comme sur "Spencer Perceval", sommet de neuf minutes, point d'orgue de l'album, les émotions sont si saisissantes qu'elles paralysent, en un syndrome de Stendhal se confondant à une peur tenace, se gorgeant et se renforçant de la puissance des guitares, de la batterie sonnante et des flots ininterrompus de puissance macabre.
Et finalement la musique de iLiKETRAiNS de se trouver plus dans le domaine associée au pré plutôt qu'au post : pré-évasion pour pré-addiction.