Frank Zappa Hammersmith Odeon
- Label : Vaulternative
- Format : Live / CD
- Date de sortie : 01/10/2010
Les disques post-mortem publiés par la famille Zappa s'apparentent de plus en plus à d'heureux reportages. Grâce aux coffrets MOFO et Lumpy/ Money, nous autres mélomanes pouvons enfin découvrir la matière brute que Zappa a arrangé, monté, en un mot complexifié pour créer les ?uvres cohérences que nous connaissions déjà. Il serait bien que ce travail de désarchivage suive cette ligne, continue de publier des éléments annexes qui permettraient de comprendre les albums plus à fond encore. Le triple Hammersmith Odeon poursuit cet effort et propose une sélection des concerts donnés à Londres lors de la tournée de 1978. Des shows qui fourniront la majeure partie de la musique de Sheik Yerbouti.
Ce triple nous encourage à comparer les concerts et la finition léchée du Sheik..., un peu comme ce jeu qui consiste à trouver les différences entre deux images a priori identiques. La chansonnette "Baby Snakes" nous est présentée presqu'à l'état d'esquisse. L'entendre ainsi à son état d'émergence rappelle la scène cette fois-ci du film Baby Snakes où Zappa fait répéter cet hommage aux clitoris avec la précision d'un chef d'orchestre. Il est précieux d'assister au travail de tâtonnement qui clarifie peu à peu le contexte d'une chanson, notamment en enrichissant celle-ci de clins d'?il humoristiques ça et là. Grâce à ces différents états d'un même objet, on a l'impression d'assister au processus créateur lui-même, au développement d'un objet vers la complexité.
Hammersmith Odeon comprend aussi une chouette version de "Flakes" dans laquelle le guitariste Adrian Belew se lâche dans un solo aérien, plein de lyrisme, monopolisant à lui seul deux minutes qui restent à part, à l'opposé du style incisif de Zappa. "I Have Been In You" nous fait de nouveau le coup du sermon "anti-Frampton" agrémenté de cette description salace d'une adolescente s'imaginant être pénétrée par sa pop star préférée. Zappa profite de ce monologue pour corriger son groupe qui selon lui prend un tempo bien trop rapide pour une chanson aussi "romantique" (Discipline!).
Ailleurs c'est un scoop ladies gentlemen : Zappa révèle la rencontre qui a inspiré le personnage de Bobby Brown, à savoir trois journalistes qu'il qualifie sans surprise de "trous du cul". En parlant d'anus, "Broken Hearts Are For Assholes", mais aussi "Dancin' Fool", "Tryin' To Grow A Chin" et "City Of Tiny Lites" (doté d'un solo à la polyrythmie rageuse) sont impressionnants par leur similitude avec la perfection du Sheik... déjà impressionnant par sa finition en tant qu'album. "Titties ?n'Beer" nous offre un dialogue improvisé qui témoigne de la complicité grandissante entre Zappa et le batteur Terry Bozzio, une complicité qu'on ne retrouvera d'ailleurs qu'avec Ike Willis.
Le jeu de Bozzio est capital dans la sonorité du groupe. Il donne une inclinaison plus "couillue" à "Peaches En Regalia", transcende "Punky's Whips" par sa rage joyeuse et délirante tandis qu'il se déchaîne toujours sur "The Black Page", démontrant qu'il peut toujours densifier une partition déjà extra-terrestre. Pour tout dire, son métabolisme a l?air d'avoir digéré la page noire depuis belle lurette. Quant à "Terry Firma", solo de batterie dont on reconnaît une partie dans le film Baby Snakes, on constate avec effarement que Bozzio invente la drum'n'bass flinguée à la Squarepusher avec vingt ans d'avance. Le public, comme toujours, a le droit à son "audience participation". Ben Watson se propose volontaire en se rebaptisant Eric Dolphy.
Les délires rococo de Tommy Mars sont très mis en avant et peuvent même pointer vers la mélancolie, notamment dans la réorchestration de la première partie pour piano de "The LIttle House I Used To Live In" ou le très wagnérien "Envelopes". On y sent une noirceur qui sera affirmée et approfondie dans le terrible "Sinister Footwear II". La pièce de résistance, "Pound For A Brown", est l'occasion pour Zappa de laisser son groupe improviser. Ed Mann exécute un long solo aux xylophones, soutenu par Bozzio qui s'amuse à hacher la mesure pour créer des accélérations que Patrick O'Hearn amplifie en maintenant une note en bourdon sur sa basse fretless. Tommy Mars lui reste en arrière et harmonise le délire en fusion comme un Mc Coy Tyner à la coupe afro.
Mais la perle qui justifie à elle seule l'intérêt du live reste la petite version de "Watermelon In Easter Hay". Sa délicatesse est telle qu'on a le sentiment d'assister à sa genèse. Le fameux arpège tisse le rythme, joué très simplement sur un piano aux sonorités romantiques, dans un tempo plus rapide que celui de "Joe's Garage". Zappa adopte un style de guitare épuré, très intériorisé, proche de l'économie d'un Neil Young, avec un son medium qui rappelle le timbre de sa Gibson SG. En comparant ce moment de grâce avec les épanchements langoureux des années "Zoot Allures" et notamment ceux du live "Philly' 76", ce solo en est comme l'aboutissement, le condensé, la forme parfaite.
Mais Zappa, toujours plein de pudeur, conclut cet instant de grâce en proposant au public de "jouer au docteur", ce qui introduit le medley "Dinah Moe/ Camarillo Brillo / Muffin' Man/ Black Napkins/ San Ber'dino" ; un medley qui, même s'il est chouette c'est vrai, avait déjà bien été mis en valeur par le film Baby Snakes, entre autre...