Tidal
- Label : Clean Slate
- Format : Album / CD K7 Audio
- Date de sortie : 23/07/1996
A 18 ans, Fiona Apple enregistre son premier album sous la tutelle d'une signature immédiate dans la cour des grands, et se laisse driver pour le marketing.
Mais derrière le glamour et la pureté du noir et blanc des photos, et au-delà du bleu intense des yeux de la couverture de ce journal intime se déguise un chaos mental comme un loup dans la bergerie.
Les radios furent également peu hésitantes, bien qu'aucun des 10 chapitres de l'?uvre ne soit sous les 4 minutes, proposant de nombreux spoilers de cette histoire (5) qui ne pouvait être comprise que dans sa lecture intégrale. Les âmes de bonnes volontés s'appuyant uniquement sur ses diffusions n'en comprirent le charme qu'une fois ce bout de vie entre leurs mains.
"Sleep To Dream" est une lente ouverture plongeant dans le sombre songe qu'est Tidal. Un évanouissement soudain par ce vrombissement bestial accompagnant un groove léger mais enroulé de l'instrument chamberlain, parfaite superposition sonore de l'ivresse troublante du rêve, à l'image de tous les autres arrangements de Jon Brion (futur producteur de When The Pawn). Un songe dans lequel la jeune fille ne prône pourtant qu'un retour à la réalité, mais n'a pas la force de remonter vers l'éveil, et ne peut que descendre tel Alice dans le terrier pour 52 minutes de voyage irréel hors du temps.
"Sullen Girl" l'engage en complaisance dans son apitoiement et le ?calme de l'océan' qui l'immerge (le vibraphone, également du domaine du sommeil), et l'amène de nouveau à faire comme l'héroïne du roman de Lewis Carrol : tourner en rond en faisant la danse saugrenue de Monsieur ?Dodo', pour ne jamais arriver à sécher (ici ses larmes).
L'immaturité de "Shadowboxer", dont "The Child Is Gone" est la symétrique conséquence, met une gamine fronçant les sourcils à l'épreuve, effrayée de peser le pour et le contre d'un choix qui la rendra malheureuse de toute façon. De cette gracieuse marche funèbre de son esprit et de son c?ur, Le morceau traîne logiquement les pieds vers ce choix : "Criminal".
L'anecdote amoureuse de "Criminal" est donc pleine de remord, une rédemption difficile où la manipulatrice a ?besoin d'une bonne défense' pour avoir voulue cacher la vraie nature de ses sentiments, pour avoir peint les roses en rouge. Le long dénouement labyrinthique du morceau en est alors l'illustration pour y échapper, et "Slow Like Honey" le retour momentané au calme solitaire pour reprendre son souffle. Ceci pour malheureusement aussi constater que plus on avance (s'enfonce) dans ce rêve, plus le chemin s'efface, et plus ce rêve est un cauchemar. L'appel à l'aide de "The First Taste", prémice sensuel du nouveau r'n'b à la saveur orientale envoûtante, n'est ainsi que l'unique solution pour retrouver une direction. Un retour charmeur sur ses décisions, une concession sous forme de danse nuptiale (autant que le clip est une concession commerciale comparée aux précédents) qui ne fera finalement qu'aggraver les choses pour "Never Is A Promise" : les cordes sont les ailes de l'envol de la narratrice dans la vidéo de Stéphane Sednaoui, et le piano le bref moment de lucidité final au ton fataliste amenant la mutation évoquée dans "The Child Is Gone" et le "Pale September" qui suit.
La cassure brusque mais remplie d'extase des rythmes de "Carrion" (Matt Chamberlain y est pour beaucoup en Mad Hatter) traduit à merveille l'effort de l'élan à prendre avant la rupture totale : celle qui vient du c?ur à laquelle la chanteuse fait allusion, mais également celle du retour à la lumière. L'Alice de ce récit musical s'évertue à vouloir rattraper son bonhomme qui n'en a rien à foutre (le lapin blanc), pour simplement lui dire qu'elle trouve la force de s'en aller. Désir aussi contradictoire que de parler de la réalité à travers un rêve, reflet de la triste vérité de l'autre coté du miroir : en surface, le viol qu'elle a subie étant enfant l'a autant révoltée qu'anéantie, et son sommeil devient le seul moyen de chercher un peu d'humanité, de trouver le repos. Ne dit-on pas ?fermer les yeux' sur...
Epeler les maux en musique sera pour elle le dernier ressort pour réaliser son unique rêve : passer de chenille à papillon.