Wings Of Joy
- Label : Dedicated
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 01/11/1991
Artisan d'une musique à la fois volubile et opressante, Cranes sublime l'évasion féerique et joue avec les couleurs. Tantôt sombre, tantôt chaude, la palette déployée sert à une peinture délicate et ornementée d'apprêt subtil. L'ensemble des émotions (de la vénération à l'inquiétude) est balayé d'un coup. Ebahi, c'est tout un monde qui s'ouvre à nous. Un cosmos qui nous effraie comme nous inspire.
Les slides de guitares se perdent à la manière du courant shoegazing, cette voix de déesse incroyable semble fantômatique, ce ton grâcieux et légèrement gothique, renforcent l'impression d'égarement. On se trouve en dehors de soi-même. On se dématérialise, sous l'impact d'une grandeur absolue, comme sous hypnose.
Expérimenter la musique de Cranes, c'est visiter le rêve de quelqu'un d'autre : on est fasciné par tant de magnificence mais on avance à pas prudent. On sent bien que le groupe est torturé. L'ambiance peut paraître parfois extrémement pesante, à d'autre moment le caractère éthérée d'une ligne mélodique semble dissimuler une tonalité terrifiante. Derrière une atmosphère de beauté candide peut se révéler une violence déployée par surprise. A la fin, on ne sait plus nous-même par quel côté de l'ambiguïté on est attiré.
Les musiciens ont su, par leur talent et leur génie, rendrent les nuances de leur monde étrange aussi macabres et poignants que dans leurs têtes de rêveurs dérangés. Dans ces dérapages, ces saturations inoportunes, ces baisses de luminosité, ce confinnement, on devine les motifs d'une contrée musicale imaginaire. Extérieurement froide, Wings of joy cache en son sein un magma en fusion, qui n'apparaîtra jamais, mais qui est pourtant latent en profondeur.
Et que dire du chant de la mythique Alison Shaw ? Pure, légère, envoûtante, destabilisante, enfantine, cette voix d'elfe nous transperce et nous chamboule. Elle reste en nous à jamais. On se mettrait à genoux devant une voix aussi sublime. Jamais on avait entendu ça auparavant, un chant aussi indéfinissable et éternellement juvénile.
Le vertige est saisissant : le réel s'estompe, on hésite entre Enfer et Paradis.
Cependant le charme agit immédiatement : pris devant tant de grâce sublime, de beauté incomparable, on est incapable de rebrousser chemin, envoûté comme par sorcellerie.