Only Theatre Of Pain
- Label : Frontier
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 02/02/1982
Groupe mythique parmi les mythiques, le groupe du taré mais regretté Rozz William a symbolisé mieux que n'importe qui d'autres, l'art de la provocation et de l'extrême.
L'album s'ouvre sur des bruits de cloches de cathédrale, à faire pâlir de peur, et enfonce le clou par un riff hallucinant de mordant ("Cavity"), sous fond de crispations, de basse profonde et noire, de claviers lugubres. Proche du punk mais complètement désespéré dans le ton, Christian Death initiera la vague "Death Rock" (avec 45 Grave, Shadow Project), branche viciée du gothique, au son rêche, piquant et aux voix folles ou décalées.
L'ensemble de l'album participe à un ensemble très précis, qui met mal à l'aise de part sa figuration, forcément exagérée et provocatrice, des vices et des obscénités. Comportant des éléments qui reviennent à de nombreuses reprises (les cloches, suffisantes pour rentrer dans la légende, la basse roucoulante qui traverse les morceaux, les distorsions décalées), ce premier opus se doit d'être écouté d'une traite : elle met en scène la folie dénonciatrice de son auteur, déjà complètement timbré et irrécupérable. L'introduction comprend une annonce, avant un déchaînement des pires maléfices, jusqu'à la résurrection et la dernière communion.
Absolument lugubre, la musique de Christian Death présente un mid-tempo effrayant (mon Dieu ! Quelle basse !), au climat pernicieux, mais qui s'emballe souvent vers des dérapages. Des titres comme "Dream For Mother", "Uncertain Journey" ou "Figurative Theatre" font preuve d'un sens mélodique unique, tout en étant particulièrement dérangeant et flirtant avec le mauvais goût. L'influence est punk ("Spiritual Camp"), mais les guitares plus écorchées et sombres, et parfois un clavier vient discrètement plonger le tout dans un climat glauque des plus savoureux.
Adepte d'un sens de l'écriture fulgurant, Rozz Williams baigne d'occultisme chacune de ses compositions : ses textes ressemblent plus à des incantations sataniques. Certains textes seront cités à l'envers, pour renforcer cette impression de mysticisme, c'est à glacer les sangs ! Véritables poèmes démoniaques, d'une maturité extraordinaire et d'une justesse implacable, ils se feront le recueil de toute la haine de Rozz envers la religion chrétienne et sa capacité à aliéner les masses américaines. Dénonciation des rites et des dogmes, thème du Bien et du Mal, franchissement de nombreux tabous (sexe, mort, souffrance) et surtout appel à Satan. A la manière d'un prêcheur, Rozz William lancera de sa voix fofolle de nombreux "Lucifer", parfois même à l'envers, dans un esprit de spiritisme des plus réjouissants. Ces éléments concourent à donner à l'album une profondeur inestimable, au-delà du caractère culte et mystique qu'il possède déjà.
En concert, la légende est née : Rozz s'y produit en robe de mariée, en costume sado-maso ou en travesti, le tout dans une ambiance gothique des plus dérangeantes. Les concepts viseront à désacraliser les rites de l'Eglise, en mettant en scène des scarifications, des crucifixions ou des fausses communions. Les associations religieuses tenteront par tous les moyens d'annuler les concerts du groupe, jugés insolents et immoraux. Effet qui ne fera en fait que renforcer le but d'une telle mise en scène.
D'une intelligence rare, manipulant les effets (parfois jusqu'au bizarre, comme sur "Prayer" et sa récitation à l'envers du "Je vous salue Marie pleine de grâce" après un instrumental effrayant), Christian Death a d'emblée signé là une ?uvre pour l'éternité, de par son goût pour le malsain, mais également pour l'incroyable qualité mélodiques. Un recueil de titres punk d'une noirceur inégalable, ajoutés de la voix de jeune chien désespéré de Rozz Williams. "Romeo's Distress" et son riff à la basse descendant à cent à l'heure fera date et reste encore aujourd'hui un hymne gothique absolu.
Aujourd'hui, Rozz Williams s'est suicidé. Et on pleure.