The Campfire Headphase
- Label : Warp
- Format : Album / CD Vinyle
- Date de sortie : 17/10/2005
Geogaddi, le précédent album des Boards Of Canada, prolongeait la féerie de Music Has The Right To Children en lui donnant une forme plus sombre et striée, et finalement plus hermétique, alors qu'en un mouvement parallèle, opposé même, l'opus s'imposait comme gargantuesque, brisant quelque peu l'atmosphère intime que le premier long format du duo avait su faire émerger. Marcus Eoin et Michael Sandison laissaient par cette opération une partie de leur auditorat dans la perplexité, mais Geogaddi se révéla finalement comme véritable chef-d'?uvre de l'electronica et rejoignit aisément son prédécesseur au rang des classiques de la musique électronique. A présent sort The Campfire Headphase, leur nouvel album.
Le premier titre, "Into The Rainbow Vein", défile, habituelle entrée en matière structurée à la manière du "Wildlife Analysis" de Music Has The Right To Children ou du "Ready Lets Go" de Geogaddi. Bref, nous nous retrouvons en territoire connu, nous reconnaissons instantanément l'architecture sonore propre au groupe, celle qui fait depuis toujours son identité. Ce fut d'ailleurs jusqu'à présent une constante chez eux, de s'inscrire dans un processus d'autoréférence, d'auto-échantillonnage, innovant à partir de la matière qu'est leur propre musique. Cette méthode de travail autarcique a d'ailleurs été poussée à son extrême par les deux compères sur Geogaddi. Associée à un traitement rythmique hérité du hip-hop, dont sont issus leurs hypnotiques breakbeats, et confrontée à leur sens particulier de la mélodie, elle rend la musique du groupe proprement nostalgique. Jamais la thématique de l'enfance si chère à la scène estampillée electronica n'avait à ce point trouvé un point de résonance. "Into The Rainbow Vein" enclenche le surgissement de cette sensation dérivée de la nostalgie et nous emporte vers un 'ailleurs' quelque part dans nos propres souvenirs.
La première véritable surprise de The Campfire Headphase est sans nul doute le deuxième morceau, "Chromakey Dreamcoat", et sa structure de trois notes samplées à partir d'une guitare, structure jouée en boucle, suivant une progressive variation tonale, tout d'abord fort surprenante, pas vraiment agréable, pas non plus déplaisante, mais déjà quelque peu hypnotique, puis le motif s'insère peu à peu dans quelque chose de plus chatoyant, pour un résultat qui ne ressemble à aucune des précédentes productions du duo, ni même à "1969", le titre le plus 'pop' de Geogaddi. Peut-être que ce dernier a agi comme élément déterminant dans l'élaboration de The Campfire Headphase. "Dayvan Cowboy" s'impose sûrement comme le morceau le plus atypique des quinze composant ce disque. Commençant par une basse légèrement saturée, il ressemble à un teen rock song.
Ce troisième album se distingue des deux autres par finalement cette ouverture de la musique des Boards Of Canada sur l'extérieur. On s'élève vers la lumière, on s'éloigne des univers abyssaux mis en scène dans Geogaddi et l'on remonte vers la surface, vers les cieux éthérés exhalés par Music Has The Right To Children. Ce mouvement de retour vers une forme plus facile d'accès est à mon sens observable par la pochette du disque, renvoyant à celle de Music Has ... et sa famille aux visages effacés. Mais ce mouvement agit tel un zoom, un gros plan sur un pan entier d'univers que leur musique avait contenu en soi en ne trahissant jusqu'à présent que par bribes fugitives.
Non pas que la technique ait véritablement évolué en ce qui concerne le travail des ecossais, qui reste essentiellement celle de leurs débuts, celle utilisée sur leur magnifique EP High Scores, mais l'innovation qu'ils ont opérée sur le corps même de leur musique se concentre substantiellement sur la matière introduite dans le processus de création. Cette ouverture des Boards Of Canada sur d'autres sphères qui leur sont étrangères est fort déroutante. La manière par laquelle ils traitent les sons issus d'instruments traditionnels sur le nouvel album n'est en rien révolutionnaire les concernant. C'est cette irruption même de sonorités résolument non électroniques qui génère une cassure où est aspiré l'auditeur. L'opération est réalisée avec une maîtrise extrême et ce surgissement de corps étrangers ne vient en rien briser l'aspect typiquement organique caractérisant depuis toujours la musique du groupe. Les rythmiques se révèlent cardiaques, la musique se fait souffle, tandis que les voix humaines semblent plus que jamais étouffées, alors même que les Boards Of Canada avaient exprimé dans une interview pour la promotion de Geogaddi la volonté d'orienter le successeur de ce dernier vers plus de vocalité.
Ce successeur tourne à présent en boucle dans mon lecteur CD. Toute plongée dans une nouvelle production du groupe a toujours demandé un certain laps de temps pour que notre conscience s'acclimate à ses contours étranges, souvent rugueux, trop vivants. Ce rapprochement vers quelque chose de plus traditionnel, de plus inscrit dans les normes, de plus mainstream, même si cela a rencontré chez moi une forme dure de résistance, offre un résultat exceptionnel. Ce tout nouvel album est trop frais pour que je puisse me certifier que je tiens entre les mains un véritable chef-d'?uvre. La musique des Boards Of Canada ne se laisse pas immédiatement saisir par nos sens, mais se distille lentement. Chaque nouvelle écoute de The Campfire Headphase renforce une situation de dépendance formellement toxicomaniaque que j'entretiens avec ce disque. Celui-ci n'est peut-être pas à la hauteur du magnifique Music Has The Right To Children, mais certains de ses sommets s'y rapprochent assurément, à l'image de "Chromakey Dreamcoat", de "Peacock Tail", de "84 Pontiac Dream", de "Hey Saturday Sun" ou de l'ambient supranaturelle de "Slow This Bird Down".
Un très beau disque.