Dirt
- Label : Columbia
- Format : Album / CD Vinyle K7 Audio
- Date de sortie : 29/09/1992
Loin de toutes velléités nostalgiques du blues, Alice In Chains n'en est pas moins de plein pied dans le mythe du Crossroad. Cette croisée des chemins où le destin se décide et où le Diable pose la question que nous redoutons tous...
Plus pragmatiques, le Crossroad est aussi le point de rencontre d'influences et d'univers différents, voire divergeants.
Il a toujours été difficile de cataloguer la musique d'Alice In Chains dans telle ou telle catégorie. Nés au milieu du boom grunge à Seattle, ils y ont souvent été assimilés, bien qu'ils soient très éloignés de la rebellion adolescente incarnée par Nirvana, et de l'existentialisme névrosé de Pearl Jam.
Cheveux longs, mauvais goûts, pochette hideuse et headbanging pathétiques, les ont naturellement associé au métal ; pourtant leurs aspirations sont très éloignées des motos américaines et des salopes siliconées.
On se doute bien sûr que le génialissime Jerry Cantrell garde certains penchants pour la 'beauferie' facile (du moins, c'est ce que laisse supposer son dernier effort solo) ; mais il n'en est rien lorsqu'il est associé au christique Layne Staley.
Beaucoup de paradoxes donc, et il en est d'autant plus difficile de s'attaquer objectivement et frontalement à la critique de leur album Dirt. Un constat s'impose toutefois. Cet album est d'une noirceur insondable. Pourquoi ? ... Parce qu'il ne parle quasiment que d'une chose : La drogue.
On ne va pas rentrer dans les poncifs du genre : "La drogue c'est pas bien ; Dis leur merde au dealers etc..." ; mais le fait est que les différentes ?uvres ayants pour thème la drogue, renvoient à ce qu'il y a de plus sombre et de plus tragique dans l'existence humaine.
Dirt n'échappe pas à la règle, et raconte en treize morceaux la 'chasse au dragon' de Layne Staley. Il suffit de lire les titres des morceaux pour se faire une idée de l'ambiance générale : "Rain When I Die" ; "Sickman" ; "Junkhead" ; "Dirt" ; "Down In The Hole"... toute une histoire !
Jerry Cantrell extirpe de sa guitare des riffs d'une lourdeur massacrante, illustrant en électricité ce fameux singe qui vient vous ronger la nuque lorsque le manque s'invite dans votre corps.
Staley n'explique rien, et il ne s'excuse pas non plus, il raconte et fait sienne la phrase de Burroughs : "Vous en feriez autant...". Sa voix recrée parfaitement l'angoisse et l'impuissance inhérentes au statut de junkie, il faut écouter la chanson "Dirt" pour se rendre compte de l'état physique et mental de Layne à cette époque... un état lamentable et désolant, plus mort que vivant.
Ce disque est, dans son esprit, proche du Berlin de Lou Reed, dans la mesure où il est une épreuve pour l'auditeur, et dans la mesure où il rend la merde belle et émouvante. Car Dirt est aussi un disque émouvant, car oui, Layne Staley est foncièrement bouleversant et attachant ! Dans un monde où la réussite, sous toutes ses formes, fait figure de nouvelle religion, sa fragilité et son innocence ont été des fardeaux trop lourds à porter ; et comme souvent dans ces cas-là, la drogue fût une réponse... aussi mauvaise soit-elle.
Alors aujourd'hui on est en 2005 et tout va bien. Plus de dix ans se sont écoulés depuis la parution de Dirt, de nombreux groupes sont apparus, d'autres ont disparu... On a eu droit au nu-metal et on s'en est sorti ; le revival garage nous a apporté beaucoup de joie et quelques ricanements... Il parait même que ça y'est, c'est officiel, les jeunes réécoutent enfin de la guitares électrique (ah bon, parce qu'ils avaient arrêtés ?). Content pour eux !
Pourtant dans l'euphorie générale, la mort de Layne Staley est passée totalement inaperçue. Une dose fatale et il s'en est allé, laissant derrière lui qu'une poignée de personnes qui se souviennent encore de lui, et pour qui Dirt est un monument.