Paris [Bercy]
11/09/2006
D'abord il fait noir. Le public s'échauffe.
Puis Eddie Vedder allume un cierge (à la mémoire du drame du 11 septembre 2001) avant de prendre le micro. Ensuite c'est le choc éblouissant: des titres secs, tendus, puissants, pour frapper un grand coup direct.
Pearl Jam enchaîne sans s'arrêter, proposant un jeu ébouriffant d'énergie et d'entrain. Virevoltants, Mike Mc Cready et Stone Gossard font fuser leurs guitares à pleine vitesse, tandis qu'ils se balancent dans tous les sens. Stone Gossard, comme d'habitude et pour ne rien changer, se plie en deux, les jambes écartés, tournoie sur lui-même, emporté par le tourbillon de sa musique. Matt Cameron impose sa cadence robuste avec sa classe de toujours. Et Eddie Vedder, les cheveux longs, vêtu d'un jean, d'un tee-shirt noir et d'une chemise, comme au bon vieux temps, hurle, se casse la voix, force son chant de manière splendide.
Impossible d'imaginer que le groupe possède déjà une longue carrière. Cet entrain, cette fougue, cette ferveur ne les ont pas quittés. Piochant dans son répertoire, on retrouve cette chaleur si caractéristique partout, indéboulonnable, que ce soit dans les chansons raides et classes des derniers albums ou des tubes d'hier.
On repense à ce cierge. En souvenir des victimes de l'attentat de New-York, dont on commémore ce soir même les cinq ans. Eddie Vedder reprend le micro, sort un papier griffonné et lit en français:
"Il y a cinq ans aujourd'hui survenait un accident terrible s'est produit sur le sol américain. La réponse entendue de France était : "Nous sommes tous des américains". Après une année, l'administration de notre président semble avoir oublié ce cadeau depuis. Nous représentons la majorité des américains et nous vous remercions."
Tonnerre d'applaudissement dans la salle. Il semble que ce ne soit pas un soir comme les autres. Il ne peut en être autrement d'ailleurs.
Il y avait quelque chose de très fort ce soir-là. Le groupe désirait plus que jamais partager sa passion. Rarement dans un concert, le rapport entre le public et les musiciens atteint un tel niveau de complicité. Sous le charme d'un "Even flow" dantesque, médusé par les solos de Mc Cready (dans le dos !), ébahi devant la hargne d'un Eddie Vedder, plus exalté que jamais, la foule en redemanda, saisie par l'émotion. Chantant, tapant des mains, sautant de partout, toute la salle de Bercy résonna à l'unisson pour accorder au groupe la meilleure réponse à l'énergie qu'il réussit à transmettre. Tout bonnement magnifique sur les ballades, ou vivant au cours des bombes électriques dévastatrices, Pearl Jam perpétue un rock inaltérable.
Souvent, les sommets sont atteints, grâce à des compositions superbes, comme "Daughter" , au cours duquel se glissa le couplet de l'hymne des Pink Floyd : "We don't need now education", plus feutrées et chargées en atmosphères variées, tantôt sombre, tantôt lyrique.
La salle a beau être très grande, le concert parvint tout de même à se rendre intimiste, comme si Pearl Jam, on connaissait depuis toujours. Une sorte de complicité, d'échanges uniques commencèrent à s'installer. Parfois l'osmose fut à son comble, comme sur un "Black" somptueux, émouvant et poignant au possible, dont les ch?urs de fin furent repris par une salle entière à la stupéfaction d'Eddie Vedder.
Courant de droite à gauche, se déhanchant, se couchant parfois par terre, les musiciens ne se ménageaient pas, tirant tout ce qu'ils pouvaient de leurs chansons cathartiques. Souvent Mike Mc Cready, Stone Gossard et Jeff Ament allaient s'agrouper, se serrer entre eux, partageant sur scène leur plaisir à évoluer ensemble et depuis toujours. A qui pensaient-ils ? A Andrew Wood, leur ami à tous, dont ils avaient fait une tournée hommage récemment ? Aux morts du concert de Roskilde ? Aux victimes du 11 septembre ?
Qu'importe. Car l'important, c'est que malgré tout ça, malgré les années, malgré les galères, la musique de Pearl Jam, elle, reste. Encore plus forte. Encore plus porteuse. Et plus émouvante.
On vibre pour Pearl Jam. Ils réussissent à insuffler un tel souffle à leurs chansons qu'il est impossible de ne pas adhérer.
La bronca lors du premier rappel témoigne de l'immense ferveur du public, échauffé complètement par le show. Eddie Vedder débute alors par une chanson, seul, à la guitare et à l'harmonica. Il s'agit d'une reprise des Beatles : "you've got to hide your love away". Absolument divin.
Puis ça enchaîne et la magie s'amplifie jusqu'à un "Reaview Mirror" anthologique. Balancé à fond les manettes, étiré sur la longueur, incluant des solos de folie, dont un de Matt Cameron, poussé jusqu'à des vitesses hallucinantes, ce titre restera comme un moment intense, paroxysme émotionnel où tous les sens étaient au garde à vous. Combien sont-ils ces groupes capable de susciter autant de frissons ?
La tension du public est prête à rompre, surtout lors dans l'attente du deuxième rappel. La fin du concert parait inconcevable pour l'instant. Trop d'applaudissements, trop de bronca, trop de sifflets. Trop d'admirations surtout.
Le groupe revient à nouveau sous les acclamations. Et reprend sa succession de titres imparables, envoyés pied au plancher ou bien calmes et beaux à souhait. Il semble ne jamais vouloir s'arrêter. Après un "Do The Evolution" mémorable, accompagné par des applaudissements nourris, la bande à Vedder enchaîne par "Alive", repris en ch?ur par une salle entière, à en filer la chair de poule. Complètement absorbé par sa musique, le groupe communie littéralement. On se laisse gagner alors tous par l'émotion. On lève les poings, on crie, on chante, c'est fou. Voilà que soudain, ce sont des milliers de personnes qui lance à l'unisson des cris. Des "Hey ! Hey !" résonnent dans la salle, tout le monde balance le bras, devant un Eddie Vedder étonné et ravi. Tout le monde a été touché au cours de ce concert, et cela est une chose suffisamment rare pour la souligner.
Et alors que l'on pense avoir eu le meilleur et que les lumières se rallument, le groupe reprend encore. Et continue de jouer, pour le plaisir. Pearl Jam est décidément un groupe à part. Le temps ne semble pas avoir de prise sur eux.
Enfin, car il faut bien une fin après un concert de près de deux heures, les musiciens remercient le public, mais traînent encore un peu, comme s'ils ne voulaient pas se quitter. Eddie s'amuse encore. Il imite Zidane en faisant un faux coup de boule à Jeff Ament. Puis ils se marrent, tous. Et viennent s'accoler pour saluer, tous ensemble, et unis. Comme soudés. Comme des potes. Comme ce qu'ils ont toujours été d'ailleurs.
Et l'ont se dit clairement que Pearl Jam restera à jamais un groupe de légende, tant ils continuent à mettre du c?ur dans leurs prestations. Afin de perdurer leur passion.
Une chose est claire en tout cas: grunge is not dead.