Paris [Zénith]
09/07/2008
Ce soir le Zénith est loin d'être plein et les revendeurs peinent à trouver leurs proies. Il faut dire que la salle n'attire pas particulièrement les fans du groupe irlandais, son leader étant réputé exigeant quant à la qualité du son et la salle ne jouissant pas d'une très bonne réputation acoustique.
On pénètre dans le bâtiment avec une certaine méfiance, et on croise ici et là un public plutôt vieux, qui rappellerait celui des Cure, et c'est loin d'être rock'n'roll. Quelques t-shirts passent devant nous : Sonic Youth, Smashing Pumpkins, Joy Division, etc. On est bien au bon endroit, près à vivre un concert que certains attendaient depuis 17 longues années. Autant dire que de jeunes initiés comme moi, qui ai plongé dans cet univers il y a maintenant 5 ou 6 ans, sont des privilégiés. Sauf si cette reformation est un échec.
Les gradins sont à moitié fermés et la fosse se remplit lentement; l'atmosphère est bizarre. Il fait surtout chaud et tout semble lourd, inanimé, voire statique. On sent une certaine anxiété, il faut dire que c'est un événement inhabituel. Et rare.
La première partie ouvre de manière nonchalante et malaisée le spectacle : c'est le Volume Courbe. Un groupe mené par la femme de Kevin Shields, qui semble assez fragile, et où figurent une guitare électro-acoustique, un violon (joué par une superbe blonde qui assure aussi des parties au xylophone) et une batterie. Le set est court et heureusement ! Ce n'est pas mauvais, mais lent et pas très original. Ca pourrait rappeller Mazzy Star, mais ça n'en a ni le niveau ni l'ambition. La chanson en français est absurde et la prestation finit sur un morceau enfantin au pipeau. On est loin de My Bloody Valentine.
Quand le célèbre groupe arrive sur scène, on sent l'excitation gagner tout le public. Et le feeling est immédiat, on est connecté d'entrée de jeu. Bilinda Butcher, toujours aussi ravissante, nous adresse un "bonsoir" et le show peut commencer. On se rend tout de suite compte que les bouchons d'oreilles distribués à l'entrée vont nous êtres utiles et tout le monde suit le même rituel en vissant ces étranges morceaux de plastique rouges dans leurs canaux auditifs. Rassurez-vous, on entend très bien.
Dans la fosse, ce n'est pas la folie mais certains comme moi sont à fond sur la musique, dans une danse insensée. On sent véritablement la puissance et l'intensité des morceaux, et ce dès "I Only Said".
C'est ensuite un véritable plongeon dans un monde d'hallucinations, avec un écran géant qui diffuse des vidéos abstraites qui portent visuellement les sensations que dégagent les chansons. "When you sleep" et "When you wake" se répondent d'une drôle de manière. C'est l'apocalypse en boîte. Un autre monde. "Cigarette in your bed" est toujours aussi magnifique. Et c'est un sans faute, notamment lors de l'enchaînement entre "Only shallow", "Thorn", "Nothing much to loose" et "To here knows when". On est dans l'oeil du cyclone à certains instants puis totalement propulsé dans des rafales soniques à coupler le souffle. Je suis envoûté, et Bilinda murmure ses mots d'une manière touchante. Kevin Shields lui répond, lui qui est humble et perché sur sa guitare à contempler le vide. On peut seulement regretter que le niveau des voix soit bien inférieur aux instrumentaux, mais tout se fond en une texture sonore riche et palpable, quasiment viscérale et dont la puissance et la beauté animent tous les corps et les esprits. On est hors du temps.
Suivent "Slow", "Soon", "Feed me with your kiss" et "Sueisfine" qui maintiennent leur niveau de violence et de douceur : c'est un contraste qui fait la force du groupe. Seulement, durant les refrains la pop des MBV est écrasée par le martèlement et les foudroiements des instruments. Peu importe, on ressent toujours cette exhaltation et cette joie de vivre un moment unique, presque de se sentir vivant. Et le son est véritablement jouissif, on prend un malin plaisir à distinguer les différentes couches de sonorités et à entendre les mélodies se faire déstructurer pour les sublimer et faire monter l'intensité dans la salle. Le groupe est concentré, au meilleur de sa forme. Le batteur martyrise son instrument, il est totalement impressionnant. Devant lui se trouve la bassiste, totalement courbée sur son instrument de destruction massive et plus punk que jamais.
Et si le concert s'était arrêté là peut-être aurait-on pu parler de grand retour, d'expérience mystique maîtrisée et sublimée, malgré tous les petits défauts qui n'ont que donné plus de charme à la prestation, ou comme le début des morceaux pas toujours en place et qui au bout de quelques dizaines de secondes ont recréé des morceaux dantesques.
Toujours est-il que le final a marqué, en bien ou en mal. Classique et efficace, "You Made Me Realise". Tout le monde répète en choeur au break le titre de la chanson, grosse orgie de satisfactions personnelles et de communion avec le groupe. Et d'ailleurs le concert entier m'a mis dans un état d'harmonie avec ce son et ce mouvement. Mais là, le mur de son a explosé, est devenu encore plus impressionnant et "vivant". On était parti pour 15 minutes de bruit pur. Le tout très supportable. Et véritablement gâché par le staff technique du Zénith qui a imposé des limites de volume. On connaît la suite : Kevin Shields après s'être excusé durant le concert, a fini par s'énerver et tout s'est tu dans un grand silence malsain.
Ce concert aura donc marqué les esprits et montré la grandeur d'un tel groupe (en espérant qu'ils aient bien joué par dessus les boucles pré-enregistrées, je leur fais confiance). Bilinda Butcher et Kevin Shields ont été superbes, émouvants. Ils ont créé un spectacle qui défie l'imagination et qui peut créer des sensations de paradis artificiel ou chimique (du nuage cotonneux de la codéine jusqu'aux rush d'adrénaline). Il n'y a rien à redire. Seulement, les problèmes techniques et l'incompréhensible fin du concert laissent un arrière-goût d'inachevé. Alors à qui la faute ? Vous serez seuls juges. Quant à moi, je me souviendrai toujours du concert car il a été plus que ça : un événement extraordinaire et magique. La puissance des chansons et la maîtrise du groupe m'ont époustouflé, ce qui n'était pas évident dès le début.
Maintenant reste à savoir s'ils repasseront un jour par la France et s'ils joueront un peu plus de morceaux d'Isn't Anything.