Nantes [Zénith]
01/07/2010
D'abord il y a ces trompettes enregistrées, façon "Avé César", et la voix par-dessus qui déclame (comme si on ne le savait pas) qu'on va assister au concert d'un grand nom de la contre-culture qui a trouvé Dieu, etc... Contrepied à cette mégalomanie, Dylan vient s'installer derrière son clavier, sur le bord de la scène, laissant le devant à son guitariste soliste, un type longiligne qui ressemble à Jeff Beck, et qui va assurer le show rock n roll, Dylan étant un peu plus en retrait, "I'm Not There".
Dès les premières notes de "Leopard-Skin Pill-Box Hat", on comprend que le groupe, qui n'en a vraiment plus rien à foutre des vaines polémiques de Newport, va jouer boogie, graisseux, sudiste. Pourrait y avoir Lynyrd Skynyrd à la place, ça sonnerait pareil. Le groupe se tient, dans le genre, à part le batteur agaçant qui se prend pour Phil Rudd. Vocalement, Dylan est de plus en plus proche de Tom Waits, caverneux, rocailleux, ne chantant presque plus, récitant ses vers, avec toujours cette manière chipée à Woody Guthrie d'en tirer la dernière note.
Le son est atroce, une bouillie dans laquelle toutes les guitares (jusqu'à trois, plus la slide) sont agglomérés sans réelle distinction, juste le soliste un peu plus fort, et puis toujours cette batterie atroce, éléphantesque, qui fait poum quant il faudrait faire tchack, qui sonne comme sur Empire Burlesque. Quand Dylan décide de faire un solo à la gratte, il l'achève sur trois pains disgracieux.
Mais d'une certaine manière, c'est une qualité : Dylan ne fait pas un concert plaisant. Les gros tubes sont esquivés (pas de "Knockin' On Heaven's Door" ni de "Lay Lady Lay", qu'on aurait bien voulus), avec pas mal de morceaux de ces vingt dernières années que seuls les gros fans connaissent ("Rollin' And Tumblin'" extraordinaire, groovy, premier pic du concert, il est vrai qu'il est difficile de mal faire avec un riff aussi fou, enflammé), et les titres classiques sont tellement retravaillés, parfois à l'excès ("Shelter From The Storm" en calypso ? "Blowin' In The Wind" en blues ternaire ? mais pourquoi ?) qu'on les reconnaît à peine. "Like A Rolling Stone" et "Ballad Of A Thin Man" (intense, deuxième pic du concert, joué presque gospel, oui, comme sur Saved) sont plus reconnaissables, mais seul "Just Like A Woman" est suffisamment "conforme" pour pouvoir être chantée par le public.
Alors, on peut trouver que le choix de concentrer le répertoire classique sur Blonde on Blonde, peut-être bien l'album le moins dylanien de Dylan, zappant les titres folk emblématiques, a de quoi frustrer le spectateur venu entendre des chansons qu'il adore depuis l'adolescence et qu'il retrouve (quand il les retrouve) complètement saccagées. On peut aussi voir le verre à moitié plein et saluer le travail d'un artiste qui pourrait se reposer sur ses lauriers, rejouant sempiternellement les même scies note à note, et qui à la place décide de les faire perpétuellement évoluer, vivre. Il faudrait pour pouvoir suivre collectionner tous les bootlegs, assister à tous les concerts comme ces gens dans la fosse qu'on entend parler anglais ou allemand et qui ont probablement pris leurs vacances pour se faire la tournée. Il y a quelque chose d'un peu cruel à voir des musiciens autrefois novateurs figés dans le formol de leurs grandes années ; Dylan a décidé qu'il ne serait pas de ceux-là et c'est à son honneur. En sortant, on en entend plusieurs maugréer, se plaindre du "massacre" ; peut-être ces gens, pourtant pas toujours âgés, sont-ils mentalement trop vieux pour la chose rock, et que du haut de ses soixante-neufs ans, c'est à Dylan d'être à leur place enjoué, facétieux, jeune, quoi ("Forever Young", quelqu'un ?), et avec élégance toujours. "Freewheelin'".